Ils s’en distinguent également par le recours à l’observation des techniques de combat utilisées par certains animaux (grue, serpent, par exemple) dont ils se sont appropriés les méthodes au fur et à mesure que leurs propres techniques défensives ou offensives se mettaient au point. Le résultat fut d’intégrer aux Arts Martiaux certaines manières de combattre propres au monde animal.
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Une question avant de poursuivre :
différences entre sports et arts martiaux
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Cette étude comparée entre le comportement animal et celui de l’humain, qui porte uniquement sur l’étude des attitudes en période d’attaque, de défense ou de guet, a permis de mieux mettre en relief la notion de distance intervenant lors des différentes

phases d’affrontement. Les raisons qui déclenchent ces affrontements sont d’ordres très variés - peur, défense du territoire, domination. Les combats peuvent avoir lieu entre même espèce ou espèces différentes, peuvent entraîner la mort, ainsi dans la lutte avec les bois chez les rênes. Mais grâce à certains mécanismes, la mort reste rare, car il y a toujours la possibilité d’adopter une attitude de soumission.
Si les motivations de combat peuvent être similaires chez l’homme et l’animal - peur, domination, jeux, extension d’un territoire - la façon de se battre se différencie par l’utilisation d’armes ou par

celle de techniques spécifiques adaptées au combat. En effet, cette manière varie non seulement en suivant divers paramètres, les heures de la journée, les lieux, le type d’activité (chasse ou repos), mais aussi selon des constantes et des règles précises.
Ainsi, la distance de fuite peut varier depuis 500 mètres pour une gazelle jusqu’à 10 centimètres seulement pour une mouche. Toutefois, entre individus d’une même espèce, elle reste conventionnelle : les truites maintiennent toujours entre elles un écart de 10 centimètres. Pour ce qui est de l’évaluation de la zone de territoire, le système reste le même. Ainsi, les Arts Martiaux ont-ils su combiner à leurs propres savoirs les principes de mobilité et de vigilance propres au monde animal. De nombreuses formes de
kung fu, ou boxe chinoise, utilisent l’agilité du singe, la force du lion, la légèreté de la

gazelle et les intègrent en qualité de données techniques dans le combat
(2).
Hall(3), à partir de cela, a pu constater que, pour l’homme aujourd’hui, les distances de fuite et d’attaque avaient à peu près disparu. Il a pu constater aussi un certain nombre d’autres faits qui sont de l’ordre de l’inné ou de l’acquis, et dont les constantes permettent de déterminer des comportements types en fonction des situations.
Ainsi, certaines réactions sont-elles innées et montrent que l’homme ou l’animal, confrontés à une agression, réagissent de la même façon. L’animal attaqué reste figé, puis se redresse. L’homme adopte le même comportement. Lorsqu’il est agressé, tout comme l’animal, il adopte une réaction de substitution et détourne son angoisse vers un autre objet. Le taureau gratte le sol avant de charger, l’homme tape sur la table. Dans les deux cas, aucun n’ose attaquer directement. Tout passe par une phase d’intimidation de l’adversaire.
L’acquis conditionne également les techniques gestuelles et corporelles. Ainsi, la façon de se déplacer pour un Américain ou un Japonais : le premier marche les bras ballants ; le second adopte, au contraire, une attitude droite, la tête haute. Lorsqu’en Europe on applaudit pour marquer son

contentement, au Tibet, on chasse les démons. Un Grec dit « non » en hochant la tête, un hindou dit « oui » en la secouant de droite à gauche.
Quelles conséquences ces différences de comportement, aussi bien chez l’animal que chez l’homme, vont-elles avoir sur les techniques de combat ? Le geste inné de présenter la paume ouverte vers le haut constitue chez les singes un geste de soumission qui met fin à un combat. Du point de vue martial, c’est devenu un acquis perçu comme un abandon puisqu’on offre ainsi une prise fatale à l’adversaire.
Comment analyser ces données en fonction de la distance qui en découle ?
La distance s’impose comme la relation dépendant de la dextérité et de la vitesse de contrôle des deux combattants. Il doit y avoir un rapport entre la

distance et l’action des poings et des pieds. Il devient nécessaire pour chaque pratiquant de déterminer sa distance de combat propre. Cela signifie, d’une part, qu’il doit pouvoir être en dehors de la distance de combat, c’est-à-dire empêcher l’adversaire de l’atteindre, mais être suffisamment proche pour atteindre ce dernier. Il attend l’opportunité pour réduire la distance afin de surprendre l’adversaire. Cela s’avère surtout vrai pour les combats à mains nues. L’art d’attaquer à coups de pieds ou à coups de poings est avant tout celui de bien évaluer les distances tout autant que l’importance du rythme et de la cadence auxquels les coups sont portés.

De ce fait s’ajoutent des principes de mobilité et de vigilance qui permettent de déceler la moindre faille chez l’adversaire. Il convient donc de maîtriser la distance d’avec ce dernier autant du point de vue technique que du point de vue psychologique.
Comment ces nécessités ont-elles pu être codifiées dans et pour la pratique martiale ?
Les applications sportives
La notion de distance intervient d’abord, selon Y. Le Pogam
(4), dans le choix même du sport que l’on souhaite pratiquer. En effet, les sports individuels privilégiés par les classes sociales élevées sont en général des sports de distance par rapport à

l’adversaire. Cette même différenciation existe dans les sports de combat. Les sports, tels la boxe, la lutte, le
kick boxing, où le contact est fréquent, ont un recrutement social moins élevé (ouvriers, etc.).
Cela signifie que la perception de l’autre passe avant tout par la sensation du corps. Les combats engagés

sont donc conditionnés par un état culturel et social. Le corps à corps reste privilégié par les classes sociales les moins favorisées.
On pourrait presque tenir pour un handicap, du point de vue sportif, le fait de ne pas pouvoir utiliser les possibilités qu’offrent les moyens de perception lors d’un affrontement.
Distance
corps à corps : 0,10 m à 0,50 m
Rapports de lutte. Vision brouillée, seuls sont vus les détails du corps.
très rapprochée : 0,50 m à 1,50 m
Il n’y a plus de contact, mais la vision reste encore très parcellaire. Les coups sont portés sans grande précision, sauf s’ils sont donnés sur les points vitaux.
rapprochée : 2 m à 3,50 m
Le combat peut se dérouler hors de toute emprise physique. Le corps est vu dans sa totalité.
de défense : 5 m à 7 m
Observation intense de l’agresseur, visualisation des lieux immédiats.
de fuite : 8 m
Immobilité. Visualisation de l’agresseur
Plus on se rapproche du partenaire ou de l’agresseur, plus le corps gesticule. On note un décroissement des

mouvements au fur et à mesure que la distance augmente. Arriver à sentir l’adversaire résulte d’un long entraînement de l’intuition, d’une longue pratique. Il faut aussi savoir créer le vide en soi, ne plus être perturbé par aucune pensée (le mental) pour que prenne place toute la concentration nécessaire.
Prenons le cas de la boxe française. L’efficacité peut être plurielle, mais dépend étroitement de la capacité à créer des incertitudes chez l’adversaire et de la limite d’incertitude que l’on se verra imposer : elle est conditionnée par l’utilisation de l’espace et par son investissement. Le but est d’arriver à diminuer le plus possible les déplacements de l’adversaire, le transformant ainsi en cible mobile, plus facile à atteindre.
Il faut rendre ses déplacements latéraux problématiques. Puis intervient une gestion du temps,

empêcher l’adversaire de définir de nouveaux paramètres lui permettant de s’organiser. L’immobilisation du second combattant devrait limiter ses possibilités de blocages physiques ou psychologiques, car son champ de vision, si l’on se réfère au tableau des différentes perceptions, ne l’autorise à prendre conscience que de certains détails du corps de l’adversaire, mais pas de sa totalité.
Certaines études
(5) ont démontré, à partir d’activités sportives tel le
judo, les dysfonctionnements dans la communication. La question était de savoir si certains troubles du comportement, psychose, névrose, pouvaient affecter l’apprentissage de ce sport. La construction de l’espace interpersonnel, concept utilisé en éthologie, le recueil des observations faites reliant les comportements interactifs de ces enfants entre-eux ont été comparés aux concepts de

l’espace interpersonnel en
judo. Les premiers résultats montrent que l’espace interpersonnel est perturbé par les troubles psychopathologiques, qu’il devient proportionnellement aussi problématique que le sont les conflits psychologiques eux-mêmes.
Ainsi, la perception d’autrui est à la fois un processus cognitif, social, culturel et psychologique. Le sport, pourtant, approfondit moins les différences entre ces moyens d’évaluer le danger en fonction de l’autre que ne le font les Arts Martiaux. Car, dans ces derniers, il n’existe pas de distinction réelle entre regarder et voir, ce que le plus célèbre sabreur japonais souligne, au XVIIe siècle, dans ses écrits
(6) : « Il faut regarder ce qui est lointain comme ce qui est proche et ce qui est proche comme ce qui est lointain. Il est important de regarder des deux côtés sans bouger l’œil »...
Nous n’utilisons en vision qu’un quarantième des

possibilités de notre vue. C’est pourquoi sentir un adversaire placé dans le dos fait partie non de la vision, mais de la perception. Fait ignoré du sport, mais faisant partie du
budo, les trois façons d’observer, de percevoir un lien avant de commencer le combat sont essentielles. Le regard balaye ce qui entoure les adversaires, puis l’observation se fait plus rapide, et enfin, on voit sans regarder, ce qui n’est possible que lorsque le mental cesse d’être observateur, autrement dit, lorsqu’il n’y a plus intellectualisation de la situation au profit de la perception immédiate.
1
Bouet, M.,
Signification du sport, éd. universitaires, 1968
Bouet classe les sports de combat dans les pratiques sportives.
2
Pociello, G.,
Sports et sociétés, approches socio-culturelle des pratiques, Vigot, 1981, p. 171
Pociello classe les sports selon certains de ces critères tels la force, la grâce, l’énergie, les réflexes
3
Hall, E. T.,
La dimension cachée, Paris, Seuil, 1971
4
Le Pogam, Y.,
Démocratisation du sport, mythe ou réalité ?, Paris, éd. Delarge, 1978
5
Raufast, A., Therme, P.,
La construction de l’espace interpersonnel en judo, chez l’enfant en difficulté, Cahier de l’Insep, Lundi 11 mai 1992
6
Musashi, M.,
Ecrits sur les cinq roues, éd. Maisonneuve et Larose, Paris, 1977, p. 41