On dit que le propre d’une grande œuvre est d’être universelle. Et c’est le cas ici. Bien que l’histoire soit ancrée dans la réalité japonaise - le monde des yakusa d’un côté et le monde politique de l’autre - elle nous interpelle là où nous nous trouvons. Hojo et Asami veulent réveiller les consciences, combattre l’apathie générale et faire du Japonais (de la Japonaise aussi, évidemment) un véritable citoyen, bref un homme nouveau. Un homme nouveau. On en parlait hier déjà. De la paix aussi. C’est une belle rêverie que tout ça, à laquelle on s’abandonne. Le désir de Hojo et d’Asami de bouleverser une société sclérosée et de rendre aux citoyens une conscience sociale trouve un
écho en nous. On se passionne donc pour leur lutte contre les « vieux schnocks qui ne peuvent gouverner à perpétuité ». D’autant plus que Ryoichi Ikegami a le sens de la mise en scène !
Pour bien nous entraîner dans cette aventure, les héros sont « trop beaux pour être vrais », ils sont vraiment parfaits. Tant physiquement qu’intellectuellement. Ce sont bien des héros. Ils se doivent d’être brillants et ils le sont. Trop ? Leur histoire extraordinaire les a façonnés en hommes nouveaux. Et pour montrer l’exemple, ils doivent être irréprochables.
parce qu’elle n’a pas de héros.
Les héros sont le rêve.
Ces rêves ont complètement disparu du Japon.
Aujourd’hui, le seul endroit où les jeunes
peuvent trouver des héros, c’est dans les jeux vidéo. »
À côté d’eux, certains personnages apparentés aux « méchants » sont plus nuancés. Tokai, un yakusa qui apparaît comme un rustre d’une grossièreté sans nom, pour qui la femme n’est ni plus ni moins qu’un « trou », est finalement attachant par son sentimentalisme et son indéfectible loyauté. Incroyable d’en arriver à avoir de la sympathie pour un tel personnage ! M. Isaoka, chef du Parti libéral démocrate, qui EST le parti en quelque sorte et l’homme à abattre, est un homme qu’on adore détester, mais qu’on apprend à mieux connaître et comprendre au fil de l’histoire, qu’on finit même par apprécier !
Évidemment, d’autres personnages - ni tout à fait noirs ni tout à fait blancs - font et défont la trame que fabriquent Hojo et Asami. Vous aurez compris que nous avons affaire ici à un univers essentiellement masculin. Deux femmes se distinguent cependant. La sous-chef de police Ishihara, une femme qui a brillamment réussi, une femme de carrière donc, mais dont nous ne voyons que la face
amoureuse, l’image typique de la femme prête à tout abandonner pour son homme. Mis à part deux images fugaces de femmes japonaises décidées, des amantes des héros - bien sûr ! - la Japonaise fait ni plus ni moins figure d’objet. Une femme cependant se montrera à la hauteur des héros. C’est une États-unienne évoluant dans le milieu politique ! Les Japonaises ont encore du chemin à faire... Tout comme Hojo et Asami. L’histoire ne nous dit pas ce qu’il advient de leur lutte et de leur idéal une fois que jeunesse se passe... Mais ne vous abîmez pas dans ces considérations et accompagnez plutôt nos deux héros. Ils ranimeront peut-être votre flamme ! « Il faut ’vivre’. VIVRE. »
Les soubresauts que connaît aujourd’hui la politique japonaise rendent de surcroît plus piquante la lecture du manga.

Sanctuary
Texte de Sho Fumimura
Illustration de Ryoichi Ikegami
Viz Graphic Novel, 1995, 1996, 1997 (en neuf volumes)