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Quand l’Occident vint à l’Extrême-Orient (2e partie)

lundi 31 décembre 2001, par Florence Braunstein

Dans la tribune précédente, nous avons expliqué que l’une des principales raisons ayant favorisé l’introduction, puis l’implantation, de ces techniques de combat asiatiques, popularisées en Occident sous le nom d’Arts Martiaux, était due en grande partie à l’extrême fascination que l’Asie a toujours exercée sur l’Occident. Nous nous proposons de retracer pendant plusieurs tribunes l’histoire et les raisons de cet attrait. Nous saisirons ainsi mieux l’attitude plus ou moins rationnelle que nous pouvons avoir par rapport aux Arts Martiaux.

Sachons de quoi nous parlons : Occident – Orient, des termes à définir

L’histoire de la fascination de l’Europe pour l’Extrême-Orient n’est pas récente. Ses plus anciens voyageurs officiels seraient les Grecs. La découverte des pays d’Asie s’est faite par à coups au cours de différentes invasions, ou missions.

Les deux notions, Occident — Orient, doivent tout d’abord leur signification à leur étymologie qui oppose deux zones géographiques bien distinctes : « occident », "occidere", l’Ouest, point cardinal où le soleil se couche, et « orient », l’Est, point cardinal où le soleil se lève à l’Équinoxe ; l’Ouest et l’Est tracent un axe délimité du monde, où chacune des parties vit en fonction de ce rythme du coucher et du lever du soleil.

Seulement l’Orient a un visage changeant. Pour les anciens Grecs, l’Orient, c’était avant tout l’Égypte ; pour les Égyptiens, c’était l’Afrique ; pour les Assyriens, l’Inde ; et pour les Indiens, la Chine.

image 129 x 300 La définition de ce double concept est aussi historique. À la mort de Théodose (1), en 395 apr. J.-C., le monde romain est séparé en deux empires distincts. L’Orient n’est conçu que comme l’ensemble des états situés à l’orient par rapport à la partie occidentale de l’Europe, qui comprend l’Asie, une partie de l’Égypte et même de l’Europe. Autrement dit, l’Orient regroupe pour un Occidental la Turquie, l’Égypte, la Russie et une partie de la Grèce.

On trouve assez étonnant, note Borges (2) , « qu’une partie de l’Orient est l’Occident, ou ce qui pour les Grecs et les Romains était l’Occident, puisqu’il est entendu que le nord de l’Afrique est l’Orient ». « Bien sûr, ajoute-t-il, l’Orient, c’est aussi l’Égypte et les livres d’Israël, l’Asie mineure et la Bactriane, la Perse, l’Inde, puis tous ces pays qui s’étendent au-delà et qui ont peu de choses en commun. »

Et comment un Japonais définit-il l’Orient ? « Pour nous, quand nous disons Orient, nous pensons d’abord à notre pays, au Japon, et puis à la Corée, à la Chine, à l’Asie du Sud-Est et à l’Inde, mais jamais au-delà de l’Inde. » Quant à l’Occident, il a donné naissance à une culture issue de deux civilisations : la Grèce, Rome, n’est qu’un prolongement de la culture hellénistique et Israël, un pays oriental. Ces deux nations forment ce que nous appelons la culture occidentale.

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L’Occident et l’Orient : des concepts fondés sur l’extrême

Les notions d’Orient et d’Occident sont, ainsi que le souligne encore Borges, des généralisations, mais aucun individu ne se sent oriental. Avant tout, continue-t-il, le concept repose « sur l’idée d’un monde fait d’extrêmes dans lequel les gens sont très malheureux ou très heureux, très riches ou très pauvres ». C’est sans doute ce qui a déterminé au XIXe et au XXe siècle, entre autres, l’engouement pour les philosophies orientales opposées à celles de l’Occident. L’Occident est jugé sur l’écart sans cesse grandissant qu’il est censé représenter par rapport au principe dont il serait la manifestation la plus dégradée, donc métaphysiquement la moins viable.

Au sujet de Bouddha, on parle alors « du grand Christ du vide » ou de « Christ athée de l’Inde ». « Tout ce qui est d’Occident est lié à la mort, d’Ouest décédé de couchant trépassé. » Daumal (3) adopte le point de vue de Guénon (4) . Pour lui, « les civilisations dans leur mouvement naturel de dégénérescence se meurent de l’Est à l’Ouest, pour revenir aux sources, on devrait aller en sens inverse. » Dans ces visions négatives de l’Occident, l’Orient apparaît comme le lieu idéal pour accéder à « un état d’innocence qui soit le vide ».

La différence, voire l’opposition, dans lesquelles ont été maintenues les formes de pensées philosophiques et religieuses de l’Occident et de l’Orient, dépend le plus souvent de la position adoptée par l’historien, le philosophe, le théologien. La première conséquence en fut que l’Occident se résuma à n’être trop souvent qu’ « un entre-deux crucifié par l’histoire », l’Est entrevu comme « le support d’une infinité passée » et l’Ouest comme celle « d’une infinité à venir ».

image 86 x 120Cette dichotomie serait sans doute moins évidente si l’on songeait à mettre davantage en évidence l’importance du mysticisme et de la spiritualité dans le paganisme finissant, à souligner toutes les pratiques qui servent davantage à transmuter l’homme qu’à l’appréhender, à donner de l’importance « à ce soleil qui n’est ni d’orient, ni d’occident ». Laissons le mot final à M. Pinguet (5) : « l’Orient et l’Occident ne doivent pas être conçus comme des lieux absolus, mais comme les symboles de deux attitudes fondamentales de l’homme. »

Pendant l’Antiquité, l’Occident et l’Orient puisent dans l’hellénisme ce qui est nécessaire à l’évolution de leur civilisation. Aussi ne faut-il pas être surpris de constater pour cette époque un certain nombre de similarités dans leurs cultures sociales, artistiques et religieuses. Les Grecs ont eu cette particularité aussi de dissimuler, par leur universalisme, le particularisme des autres peuples, de donner naissance au syncrétisme de toute forme. Un résumé grec des Oupanishads (6) aurait circulé entre Alexandrie et la capitale de l’empire. Cela s’appuie sur le témoignage de saint Hippolyte de Rome (7) et montre que l’inspiration de Plotin (8) se serait fondée à partir de ce même résumé combiné au corpus platonicien.

Lorsque l’Europe commence cette approche, l’Extrême-Orient en est à son plus haut degré de civilisation, et l’Occident vit encore au Moyen-Âge. Retracer ces diverses étapes historiques, c’est d’abord souligner la confrontation de deux systèmes de pensée que tout semble opposer.

Lexique :

1 Théodose Ier le Grand : empereur romain, 379-395
2 Borges, Jorge Luis  : écrivain, poète et philosophe argentin, 1899-1986
3 Daumal, René : écrivain français, 1908-1944
4 Guénon, René  : philosophe français, 1886-1951
5 Pinguet, Maurice  : philosophe français, auteur de « La mort volontaire au Japon », édition Pitié.
6 Oupanishads  : écrits philosophiques indiens de la période védique, datant du VIe siècle av. J.-C.
7 Saint Hippolyte de Rome  : prêtre romain et martyr, auteur d’ouvrages d’exégèse, de théologie et de liturgie, v. 170-v. 235
8 Plotin  : philosophe grec néo-platonicien, v. 205-270

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