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Quand l’Occident réinvente l’Extrême-Orient ... (1ère partie)

Histoire d’une fascination

mardi 4 décembre 2001, par Florence Braunstein

Prendre en charge la responsabilité d’une tribune implique une double responsabilité : celle du choix du sujet, celle de la façon de le traiter. Si nous avons décidé dans celle-ci de réfléchir sur la signification des Arts Martiaux, de saisir leurs rapports avec les cultures dont ils proviennent, c’est que, de plus en plus, leurs adeptes manifestent le désir de comprendre dans quels contextes intellectuels, religieux, sociaux, ils se sont développés.

Dans le cadre de cette tribune et des suivantes, je vous invite à me suivre à travers un état des lieux de la question, à savoir ce que représentent aujourd’hui les Arts Martiaux au sein de notre société, évaluer leur importance en chiffres, mais aussi en questions et problèmes. Comment, pour un Occidental pétri de traditions autant grecques que mathématico-cartésiennes, est-il possible de prendre comme objet de réflexion des techniques de combat issues de systèmes métaphysiques diamétralement opposés aux nôtres ? Comment expliquer qu’aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales pacifiées, il y ait un tel attrait pour des techniques de combat vieilles de deux millénaires ?

Comment comprendre cette fascination rapide pour des arts guerriers issus de cultures dont la particularité est de tourner le dos à toute forme de matérialité, à la contingence des apparences, qui fraternisent avec d’autres règnes que celui de l’humain, avec le minéral comme le végétal, de la part d’un Occident qui s’est le plus souvent imposé en tant que refus radical des choses et de la nature ?

L’extraordinaire fascination exercée depuis toujours par l’Extrême-Orient sur l’Occident n’est certainement pas étrangère à l’intégration et au développement de ces techniques de combat appelées Bujutsu en japonais, Wushu en chinois et traduits en Occident sous les termes « d’Arts Martiaux ». Si les Arts Martiaux ou, plus exactement, si le Judo, au début du siècle, et le Karaté dans les années cinquante n’avaient eu pour origine l’Asie, leur diffusion ne se serait peut-être jamais faite.

Une autre réponse tient au fait que, si les Arts Martiaux constituent un véritable pivot de ces sociétés, c’est dans le sens où le corps à travers toutes sortes de techniques corporelles s’impose toujours et partout comme l’élément structurant et hiérarchisant du comportement interne ou externe de celles-ci.

Histoire d’une fascination

Aujourd’hui, nous allons donc aborder l’histoire de cette attirance entre l’Occident et l’Extrême-Orient comme prélude à une meilleure compréhension des raisons pour lesquelles les Arts Martiaux se sont aussi aisément et fortement implantés en dehors de leur lieu d’origine. À la différence de l’Asie, l’Occident a peu utilisé le corps conçu comme nature et la société comme artifice. Mais ce n’est pas là que se bornent toutes les différences. Envisageons d’abord, de façon très large, les grands traits culturels de ces deux ensembles géographiques, qui ont le mieux aidé à les définir tout en soulignant les côtés réducteurs de cette méthode d’approche.

Lieu de tous les phantasmes, de toutes les émotions, illustré dès le XVIIe siècle par les lettres de missionnaires qui répandirent une image idéalisée de l’illustre Cathay gouvernée par des « sages », il séduira au XVIIIe siècle les philosophes et au XIXe siècle les écrivains.

L’origine de l’attirance de l’Occident pour l’Extrême-Orient repose sur des romans, des récits de toutes sortes, rédigés depuis l’époque d’Alexandre (mort en 323 av. J.-C.), marquée par la conversion au bouddhisme du roi Ménandre, devenu Milanda, et ce, jusqu’à nos jours sans interruption. La vision de cet ailleurs s’est constituée soit à partir de textes, posant des interrogations anxieuses face à ces antiques civilisations, soit à partir d’attitudes qui ont puisé dans l’attirail des clichés habituels et répandu l’idée que les peuples d’Asie auraient détenu des pouvoirs merveilleux et auraient gardé plus que nous le goût des traditions.

A priori, préjugés et Cie

image 129 x 191Nombre d’a priori ont contribué au développement du mythe des Arts Martiaux asiatiques en France et ailleurs, en les supposant issus d’un Orient mystérieux, maîtrisant tous les pouvoirs. Parce que le modèle du Samouraï invincible est devenu la référence des entreprises, il ne faut pas s’étonner qu’en 1982 le Traité des cinq roues de Miyamoto Musashi (1584 - 1645), le d’Artagnan japonais, auteur de nombreux ouvrages sur l’art de se servir du sabre, soit devenu aux États-Unis l’un des best-sellers du management.

Les stéréotypes

D’un côté, l’Occident qui s’est toujours défini comme un lieu où la pensée était étroitement dépendante de la raison, de l’expérimentation, des preuves scientifiques. La philosophie ne pouvait que penser en grec. Sur de tels concepts s’est bâti le socle de notre culture. Pourtant, n’oublions pas qu’au cours des siècles, elle a favorisé l’intuition, la méditation, la contemplation. L’hésychasme a été appelé le yoga des chrétiens du IVe siècle. C’était oublier là aussi un des pans importants de notre civilisation et la réduire à quelques stéréotypes.

De l’autre, l’Asie qui, si nous en croyons nos philosophes, Hegel, Husserl, Heidegger, n’aurait jamais connu de pensée scientifique, expérimentale et autre. Seules se seraient développées des spiritualités, des métaphysiques tournées vers le problème des vies antérieures.

Toujours est-il que ce point de vue eut la vie dure et fut même exploité pendant longtemps par de nombreux auteurs du début du vingtième siècle, qui présentèrent dans leurs œuvres un Extrême-Orient où sagesse et sérénité dominaient l’ensemble de ses cultures. Paradoxalement, cette vision continue de s’imposer, et les peuples de l’Asie sont encore envisagés comme détenteurs de secrets et de pouvoirs mystérieux. Les Arts Martiaux, d’une certaine façon, ont contribué à véhiculer cette mythique.

Approfondir davantage

image 200 x 272Donner une seule réponse pour des civilisations aussi différentes que l’Inde, le Japon, la Chine, le Vietnam, la Corée reste de toute évidence une absurdité. Il faut s’abstenir d’envisager un seul dénominateur commun pour toutes et les définir à partir de celui-ci. L’Inde s’est imposée par des systèmes de pensée très proches de ceux de nos Grecs anciens, si nous nous référons à ses « points de vue », à ses Darshanas mis au point vers le Ve siècle après J.-C. La Chine s’est imposée aussi autrement que par de subtils compromis avec les choses. Il serait parfaitement faux de supposer que la science et la technique n’eurent pas d’importance.

L’Asie a su s’adapter au monde et n’a pas essayé d’adapter celui-ci à ses besoins : la fable du chêne et du roseau illustre assez bien pourtant l’opposition entre l’Occident et l’Extrême-Orient. Ce dernier se soumet, admet, retraduit le plus fidèlement ses modèles : ne parle-t-on pas de voie en ce qui le concerne et de quête mystique pour l’Occident ? L’un cherche à saisir à l’extérieur de lui-même une vérité, l’autre cherche à saisir à l’intérieur de lui-même cette vérité. Toute cette opposition est plutôt d’ordre anthropologique et repose sur la construction d’un moi, la recherche fanatique d’un ego, même si dans le cas du christianisme, ce fut pour mieux le sacrifier. Cette position de l’homme par rapport à lui-même est fondamentalement opposée à celle de l’Asie.

Quand l’Occident vint à l’Extrême-Orient

image 224 x 314L’histoire de la fascination de l’Europe pour l’Extrême-Orient n’est pas récente. Ses plus anciens voyageurs officiels seraient les Grecs. La découverte des pays d’Asie s’est faite par à coups au cours des différentes invasions ou missions.

Lorsque l’Europe commence cette approche, l’Extrême-Orient en est à son plus haut degré de civilisation, et l’Occident vit encore au Moyen-Âge. Retracer ces diverses étapes historiques, c’est d’abord souligner la confrontation de deux systèmes de pensée que tout semble opposer. En 1869, l’ouverture du canal de Suez fut déterminante pour faciliter le rapprochement entre Occident et Extrême-Orient.

Dans son « dictionnaire des idées reçues », Flaubert définit l’orientaliste comme un homme qui a beaucoup voyagé. Il est vrai que l’Orient et l’Extrême-Orient sont souvent envisagés non seulement en tant que tentative de connaissance ethnologique, mais aussi en tant que retour aux sources spirituelles. Il leur est accordé un pouvoir particulier, celui de retraduire des liens spéciaux entre les croyances et les systèmes de pensée. La présence de Dieu y est permanente. Dans l’imaginaire romanesque, l’un et l’autre sont des lieux naturels uniques. Orient et Extrême-Orient restent indissociables dans l’histoire de l’Occident.

Si l’Extrême-Orient n’avait pas regardé l’Occident comme étrange, la fascination de ce dernier ne se serait pas fixée d’abord sur l’Orient. Pourtant, au XXe siècle, ce seront ses techniques qui l’attireront. Il faudra attendre 1869, la percée du Canal de Suez, l’utilisation de certaines techniques tel l’emploi de la vapeur pour rapprocher les deux continents.

Prochaine tribune : l’histoire de cette rencontre depuis la période grecque jusqu’à l’arrivée du jiujutsu en Angleterre à la fin du XIXe siècle

Pour connaître l’auteur et ses publications, rendez-vous sur son site. cliquez ici

Les deux ouvrages pour approfondir le sujet :

Les arts martiaux aujourd’hui
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Penser les arts martiaux
image 100 x 149

10 Messages de forum

  • > Quand l’Occident réinvente l’Extrême-Orient ... (1 15 février 2002 19:11, par Belabbes Ahmed

    « Société occidentale pacifiée » ? Je pense que c’est une affirmation trop rapide. La « paix » en occident ne résulte que d’un compromis politico-économique entre les grandes puissances. Plus économique que politique d’ailleurs. Parce que les idéologies identitaires liées au concept de nation, un concept illégitime en soi, n’ont pas disparu, loin de là. Il n’y a qu’à voir comment De Gaulle, et aujourd’hui toute la classe politique française, s’oppose à l’Amérique en tant que terroir authentique, d’une longue historique, etc. Il n’y a qu’à voir la montée en puissance du nationalisme en Europe, subtil, insignifiant croit-on, mais réel. La paix ? Elle est loin d’exister quand la délinquance se lâche et que la générosité se muselle. Il n’y a qu’une seule paix véritable, et c’est celle que voulait Spinoza : la concorde. Existe-t-il vraiment une concorde dans notre société occidentale « pacifiée » ?

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    • A l’échelon individuel certes,mais de l’Etat,il n’ y a ajamais eu sauf pour des raisosns économiques.Je suis d’accord A relire Habermas en toute urgence pour tout le monde . En dehors de cela je pense que les gens comme moi qui refuseraient de prendre les armes contre une autre vie sont nombreux ,enfin je l’espère ..... Le ronin objecteur de conscience ...

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    • > > Quand l’Occident réinvente l’Extrême-Orient ... 27 février 2002 13:29, par Athama Ashen

      Intéressant d’évoquer la notion de paix dans un réflexion martiale. On obtient la paix qu’avec de l’argent. En France, nous avons de l’argent. Nous avons donc encore de la paix... Mais cela durera-t-il ? Et si guerre il y a, les arts martiaux seront remis au goût de la guerre ? Ou bien sommes-nous assez matures pour être des pacifiques ? Aucun nationalisme n’est insignifiant... quand on est un tant soit peut intelligence mais je pense que les Etats vont s’effacer pour faire place à des Grand Groupes financiers qui deviendront état à la place de l’etat. Il y aura des armées privées détenues par ces groupes. Nous ne serons plus français, italiens ou européens mais Sonyiens, Microsoftiens ou des génraux motors. Concorde ne peut être dans une société où chacun recherche le profit au dépend de son voisin. L’erreur de ces puissances économiques, c’est qu’il ne diffuse pas assez d’idées d’altruisme pour maintenir la populace tranquille. Elle prendra le pouvoir par la force un jour où l’autre. Dans le terme de pacification, il y a des germes de guerre. On ne pacifie pas. On devrait apprendre à nos coeurs ce qu’est la paix et l’accepter et non se pacifier pour être pacifique.

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      • > > > Quand l’Occident réinvente l’Extrême-Orient .. 27 février 2002 14:49, par Le ronin

        Beaucoup desquestions posées nous éloignent de cette tribune car si nous centrons le problème sur les arts mmartiaux deux pistes se dégagent :

        - soit nous l’évoquons actuellement et je ne vois pas le lien entre arts martiaux aujourd’hui et la paix, le rapport avec l’économie comptetenu de leur place dans notre socièté.
        - soit nousl’évoquons pour la période avant l’ère Meiji et ,la paix n’est pas ce qui a le plus carctérisée cette période .Néanmoins,nous pouvons poser la question pour savoir ce que celle-ci apportait aux arts,amélioration des techniques entrainement etc.. Maiscelareste trèslimité du point de vue des interrogations .Je préfererais orienter le débat vers la notion de "guerre juste" et essayais decomprendrecomment des systèmes de pensée tels le bouddhisme,le confucianisme ,le zen l’ ont autorisée et soutenue. Le débat commence.....

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  • > Quand l’Occident réinvente l’Extrême-Orient ... (1 15 février 2002 19:14, par Belabbes Ahmed

    « Wushu » et « Bujutsu » signifient-ils vraiment arts de la guerre, ou est-ce encore une traduction sauvage ?

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  • > Quand l’Occident réinvente l’Extrême-Orient ... (1 15 février 2002 19:17, par Belabbes Ahmed

    Sur le paragraphe : « approfondir davantage »

    Tendance de l’oriental à s’adapter au monde, et de l’occidental cartésien à vouloir être « maître et possesseur de la nature ».

    Comme l’a souligné finement Théophile Gautier, les sillons, les chemins orientaux sont courbes alors que les sillons, les chemins occidentaux sont droits. Le chemin oriental tente de modifier le moins possible le paysage : les rizières s’adaptent aux pentes et aux terrains rocailleux ou boisés. Au lieu de détruire l’obstacle, le chemin oriental le contourne.

    Depuis les romains, les chemins occidentaux, les voies, se veulent droits et rapides, quitte à raser une forêt ou une montagne.

    Il ne s’agit plus de regarder le monde et de voir ce qu’on peut y mettre, il s’agit plutôt d’avoir une idée droite, rationnelle, « raisonnable », et de voir comment la matérialiser, l’incruster dans l’espace.

    L’oriental, tel que défini ici, je crois, est celui qui part du monde, de l’extérieur, pour atteindre l’intérieur alors que c’est tout à fait l’inverse pour l’occidental.

    Si cette vision est juste, à quoi est-elle due ?

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    • un excellent livre de A Bercque sur la nature et qui permet de repenser les idées que nous avions sur les Japonais et la nature .Une remisesérieuse en cause montrant qu’en fait ils en ont un solide mépris.Ce qui explique qu’ils laissent aussi tout en l’Etat ... A bientôt Florence

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    • une mauvaise utilisation de la religion en Occident, qui s’est alors crue libérateur du monde païen.... Tandis que les religions d’Orient vantaient l’appartenance de l’homme à la nature, et donc le respect qui s’en impose. C’est ce non lien avec la nature qui a perdu l’homme occidental.

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