Histoire d’une fascination
Aujourd’hui, nous allons donc aborder l’histoire de cette attirance entre l’Occident et l’Extrême-Orient comme prélude à une meilleure compréhension des raisons pour lesquelles les Arts Martiaux se sont aussi aisément et fortement implantés en dehors de leur lieu d’origine. À la différence de l’Asie, l’Occident a peu utilisé le corps conçu comme nature et la société comme artifice. Mais ce n’est pas là que se bornent toutes les différences. Envisageons d’abord, de façon très large, les grands traits culturels de ces deux ensembles géographiques, qui ont le mieux aidé à les définir tout en soulignant les côtés réducteurs de cette méthode d’approche.
Lieu de tous les phantasmes, de toutes les émotions, illustré dès le XVIIe siècle par les lettres de missionnaires qui répandirent une image idéalisée de l’illustre Cathay gouvernée par des « sages », il séduira au XVIIIe siècle les philosophes et au XIXe siècle les écrivains.
L’origine de l’attirance de l’Occident pour l’Extrême-Orient repose sur des romans, des récits de toutes sortes, rédigés depuis l’époque d’Alexandre (mort en 323 av. J.-C.), marquée par la conversion au bouddhisme du roi Ménandre, devenu Milanda, et ce, jusqu’à nos jours sans interruption. La vision de cet ailleurs s’est constituée soit à partir de textes, posant des interrogations anxieuses face à ces antiques civilisations, soit à partir d’attitudes qui ont puisé dans l’attirail des clichés habituels et répandu l’idée que les peuples d’Asie auraient détenu des pouvoirs merveilleux et auraient gardé plus que nous le goût des traditions.
A priori, préjugés et Cie
Nombre d’a priori ont contribué au développement du mythe des Arts Martiaux asiatiques en France et ailleurs, en les supposant issus d’un Orient mystérieux, maîtrisant tous les pouvoirs. Parce que le modèle du Samouraï invincible est devenu la référence des entreprises, il ne faut pas s’étonner qu’en 1982 le Traité des cinq roues de Miyamoto Musashi (1584 - 1645), le d’Artagnan japonais, auteur de nombreux ouvrages sur l’art de se servir du sabre, soit devenu aux États-Unis l’un des best-sellers du management.
Les stéréotypes
D’un côté, l’Occident qui s’est toujours défini comme un lieu où la pensée était étroitement dépendante de la raison, de l’expérimentation, des preuves scientifiques. La philosophie ne pouvait que penser en grec. Sur de tels concepts s’est bâti le socle de notre culture. Pourtant, n’oublions pas qu’au cours des siècles, elle a favorisé l’intuition, la méditation, la contemplation. L’hésychasme a été appelé le yoga des chrétiens du IVe siècle. C’était oublier là aussi un des pans importants de notre civilisation et la réduire à quelques stéréotypes.
De l’autre, l’Asie qui, si nous en croyons nos philosophes, Hegel, Husserl, Heidegger, n’aurait jamais connu de pensée scientifique, expérimentale et autre. Seules se seraient développées des spiritualités, des métaphysiques tournées vers le problème des vies antérieures.
Toujours est-il que ce point de vue eut la vie dure et fut même exploité pendant longtemps par de nombreux auteurs du début du vingtième siècle, qui présentèrent dans leurs œuvres un Extrême-Orient où sagesse et sérénité dominaient l’ensemble de ses cultures. Paradoxalement, cette vision continue de s’imposer, et les peuples de l’Asie sont encore envisagés comme détenteurs de secrets et de pouvoirs mystérieux. Les Arts Martiaux, d’une certaine façon, ont contribué à véhiculer cette mythique.
Approfondir davantage
Donner une seule réponse pour des civilisations aussi différentes que l’Inde, le Japon, la Chine, le Vietnam, la Corée reste de toute évidence une absurdité. Il faut s’abstenir d’envisager un seul dénominateur commun pour toutes et les définir à partir de celui-ci. L’Inde s’est imposée par des systèmes de pensée très proches de ceux de nos Grecs anciens, si nous nous référons à ses « points de vue », à ses Darshanas mis au point vers le Ve siècle après J.-C. La Chine s’est imposée aussi autrement que par de subtils compromis avec les choses. Il serait parfaitement faux de supposer que la science et la technique n’eurent pas d’importance.
L’Asie a su s’adapter au monde et n’a pas essayé d’adapter celui-ci à ses besoins : la fable du chêne et du roseau illustre assez bien pourtant l’opposition entre l’Occident et l’Extrême-Orient. Ce dernier se soumet, admet, retraduit le plus fidèlement ses modèles : ne parle-t-on pas de voie en ce qui le concerne et de quête mystique pour l’Occident ? L’un cherche à saisir à l’extérieur de lui-même une vérité, l’autre cherche à saisir à l’intérieur de lui-même cette vérité. Toute cette opposition est plutôt d’ordre anthropologique et repose sur la construction d’un moi, la recherche fanatique d’un ego, même si dans le cas du christianisme, ce fut pour mieux le sacrifier. Cette position de l’homme par rapport à lui-même est fondamentalement opposée à celle de l’Asie.
Quand l’Occident vint à l’Extrême-Orient
L’histoire de la fascination de l’Europe pour l’Extrême-Orient n’est pas récente. Ses plus anciens voyageurs officiels seraient les Grecs. La découverte des pays d’Asie s’est faite par à coups au cours des différentes invasions ou missions.
Lorsque l’Europe commence cette approche, l’Extrême-Orient en est à son plus haut degré de civilisation, et l’Occident vit encore au Moyen-Âge. Retracer ces diverses étapes historiques, c’est d’abord souligner la confrontation de deux systèmes de pensée que tout semble opposer. En 1869, l’ouverture du canal de Suez fut déterminante pour faciliter le rapprochement entre Occident et Extrême-Orient.
Dans son « dictionnaire des idées reçues », Flaubert définit l’orientaliste comme un homme qui a beaucoup voyagé. Il est vrai que l’Orient et l’Extrême-Orient sont souvent envisagés non seulement en tant que tentative de connaissance ethnologique, mais aussi en tant que retour aux sources spirituelles. Il leur est accordé un pouvoir particulier, celui de retraduire des liens spéciaux entre les croyances et les systèmes de pensée. La présence de Dieu y est permanente. Dans l’imaginaire romanesque, l’un et l’autre sont des lieux naturels uniques. Orient et Extrême-Orient restent indissociables dans l’histoire de l’Occident.
Si l’Extrême-Orient n’avait pas regardé l’Occident comme étrange, la fascination de ce dernier ne se serait pas fixée d’abord sur l’Orient. Pourtant, au XXe siècle, ce seront ses techniques qui l’attireront. Il faudra attendre 1869, la percée du Canal de Suez, l’utilisation de certaines techniques tel l’emploi de la vapeur pour rapprocher les deux continents.
Prochaine tribune : l’histoire de cette rencontre depuis la période grecque jusqu’à l’arrivée du jiujutsu en Angleterre à la fin du XIXe siècle
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