Cinquante ans d’Arts Martiaux en France
mardi 8 avril 2003, par Florence Braunstein
Corps ou sport, l’efficacité en Occident avant tout
Si, aujourd’hui, nous pratiquons encore ces techniques
de combat, si nous continuons de réfléchir sur ces stratégies militaires, vieilles de plus d’un millénaire et demi, c’est que nous avons interprété comme une preuve d’efficacité le fait qu’elles nous soient parvenues. Leur durée, leur utilisation constante à travers les siècles, nous les ont fait ériger en modèles de référence, parce que l’histoire de notre système de pensée le montre, nous associons l’action à l’efficacité.
Si nous nous référons au texte du Chinois Sun Tzu sur L’art de la guerre ou à celui du Traité des cinq roues du Japonais Musashi, le but est avant tout de « juger de l’intelligence et de la stratégie de ses adversaires, mesurer les forces et les faiblesses de leurs tactiques » et, un peu plus loin, « manipuler ses adversaires, c’est parvenir à la maîtrise, laquelle ne vient qu’avec la pratique ».
La ruse n’est pas seulement l’indigne tromperie d’un personnage populaire, Till l’espiègle, le machiavélisme ou la ruse de la raison hégélienne le
dit assez bien. La ruse, c’est aussi « l’invention du quotidien ». Une sorte de tactique individuelle qui peut permettre un combat compensatoire avec les stratégies arbitraires normatives. Elle est vitale, issue d’un couplage actif de la Mêtis et du Noûs, la pensée correcte en grec(1). Le terme de Mêtis renvoie dans l’Antiquité à un sens plus large que celui où, aujourd’hui, il est employé. Il sous-entendait les identifications à toutes formes de réalité artistique dans leur relation au réel. L’imitation apparaît d’autant plus comme le principe général de l’art qu’elle est naturelle aux individus.
Pour évoquer l’aboutissement à l’action juste de l’Asie, nous devrions nous tourner davantage vers ce que M. de Certeau nomme « l’invention du quotidien »(2) qui n’est pas un fait de société, mais un « art de faire ». L’art de la guerre de Sun Tzu(3) inscrit aussi les tactiques dans une longue tradition de réflexion sur les rapports que la raison entraîne avec l’action et l’instant. « L’art suprême de la guerre, écrit-il, c’est soumettre l’ennemi sans combat. »
La raison, dans ce cas, c’est de savoir à quel moment il faut utiliser sa connaissance et déterminer le moment exact où il faut en faire usage(4). L’adaptation à une situation ne peut se faire qu’après un examen serré. C’est la leçon que prône Musashi à travers les « trente-six stratégies » de son art de guerre. Il faut faire preuve d’une grande souplesse et savoir, telle l’eau, s’adapter à la configuration du sol, continuellement mouvoir sa pensée et sa tactique en fonction de la situation de l’adversaire.
Comment, alors, concevoir des techniques corporelles, tels les Arts Martiaux, comme issues de systèmes de pensées métaphysiques au regard des nôtres, c’est-à-dire des systèmes de réflexions tournés vers la raison et la science ? La vision de l’homme, dans ces dernières, s’évanouit dans une
poussière de doctrines, chacune ayant ses valeurs, ses critiques, ses concepts du monde. Il se définit à la fois comme homo faber, homo technologicus, homo mysticus. Les rapports qu’il entretient avec son corps vont être la conséquence directe de son image éclatée, de cette démarche cartésienne où il s’est avéré osciller continuellement entre deux mondes : le matériel et le spirituel.
Le monde en Extrême-Orient n’est pas entrevu comme une révélation graduelle et continue, ni comme une étendue qualitative et géométrique. La vision de l’homme et de son corps se veut globale, non fragmentée, non éparpillée, non isolée en tant que sujet. L’individu fait partie, lui et son corps, d’un tout, d’une vision synthétisante comprenant dans sa totalité tous les plans de l’Être. C’est aussi pour cette raison que technique, corps et pensée sont liés si étroitement.
Ce que nous nommons aujourd’hui « Arts Martiaux » rendent-ils compte vraiment de ce que furent les anciennes techniques de combat pratiquées en Asie, considérées comme un moyen aussi d’être le trait d’union entre l’énergie primordiale et le monde sensible, le lien possible de cette énergie non
manifestée ?
Mais qu’importe, le rêve seul compte. C’est pourquoi les Arts Martiaux font vendre de tout : du spectacle, des journaux, des vidéos, des sites Internet, des dan, des menkyo, des maîtres, des images de maîtres...
Bref, ils soulèvent à eux seuls une vraie tempête sociale, mais, malheureusement, une tempête, c’est aussi beaucoup de vent. Les Arts Martiaux ont profité dans notre société de l’engouement pour les techniques corporelles dans leur sens large. La place sans cesse grandissante de ces techniques dans le système éducatif a fait qu’elles ont détrôné depuis longtemps le grec et le latin.
Les Arts Martiaux et nous
Et que devient le pratiquant face à tout cela ? Qu’est-ce que les Arts Martiaux ont fait de nous ? La banalisation de l’individu au sein de notre société est, sans doute, le fait le plus marquant de notre époque. Par contrecoups, seule l’extraversion y est valorisée. L’action, le désir d’efficacité se sont imposés non seulement comme des qualités valorisantes, mais aussi déterminantes. Les Arts Martiaux offrent en ce sens une réponse positive pour ce type de demande.
Ne pouvant toujours faire face à ce que la société attend de lui, l’individu se réfugie dans une fuite en avant, parce qu’il ne se supporte pas plus que ne le font les autres.
La banalisation de ses actes a suivi le même chemin que la désymbolisation. Maintenant, la Laitière de Vermeer fait vendre des yaourts. C’est pourquoi, aussi, le corps a été déifié. Depuis longtemps, le médecin a remplacé le prêtre, et c’est bien connu, un corps sain va avec une âme saine... La conséquence en est que nous avons deux corps parce que notre origine culturelle est double.

pratiquant préfère, dans beaucoup de cas, se perdre dans une incohérence totale, dans sa passion plutôt que de perdre celle-ci. Ce qui est flagrant, c’est qu’à cette exaltation succède la chute d’Icare. Désespérément, à travers les Arts Martiaux, il tente d’élaborer des constructions symboliques, des rites dont la société le prive de plus en plus. Ces derniers lui sont nécessaires, parce que grâce à eux, il domine, discipline ses instincts, ses pulsions, et ces images riches et complexes, ces signes constituent des modèles de vie, des repères de conduite.
Mais les Arts Martiaux ne sont ni une panacée, ni une auberge espagnole. Ils ne permettent pas de faire face à toutes les situations d’agression et ne structurent pas pour autant à tous coups la personnalité. Ils ne deviennent pas systématiquement ce que nous leur apportons. 
aussi parce qu’il trouve rarement une image valorisante ou intéressante ailleurs.
manières très imprégnées de concepts fixistes du passé et nous voyons généralement en tout changement une infraction, en toute évolution, une décadence. Le fait de constater l’apparition de nouvelles disciplines martiales, chinoises, coréennes, des pratiques de combat ersatz-melting-pot made in France fait partie de l’évolution naturelle de toute culture, y compris de celle de la culture martiale. Il ne s’agit pas de critiquer ces nouvelles techniques d’affrontement, mais de comprendre pourquoi elles apparaissent en grand nombre.
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