Omniprésente dans l’histoire de l’humanité, la violence n’en est pas pour autant évidente à définir. Sa présence dans des domaines très variés fait que le sens qu’on lui accorde n’est pas toujours le même. La violence au sein d’une société peut se définir comme un chaos, une transgression des normes individuelles. À titre personnel, elle peut être entrevue comme une dynamique ou un déséquilibre.
Les définitions établies à partir de critères trop différents font qu’on ne peut donner une seule définition de la violence. Nécessaire chez l’homme pendant la préhistoire en tant qu’instrument de survie, elle aurait dû devenir inutile quand la culture et la technique se sont substituées à l’instinct.
La violence : généralités
Les études neurophysiologiques ont abordé le problème de l’agressivité et de la violence en examinant leurs bases neurologiques, biochimiques et bioélectriques. Elles ont révélé qu’il existe des conditions cérébrales dirigées sur des objets précis. Il y aurait même des conditions hormonales.
Les études de la sociologie ont montré que les sociétés les plus concernées par la violence étaient celles en cours de modernisation, celles où se produisent des changements rapides. La violence a été aussi interprétée comme la déstabilisation du système social qui ne parvient plus à se stabiliser face aux contraintes internes et externes.
Mais ces approches restent très générales

quant à la définition de la violence. Limitons-nous à évoquer la violence dans le monde du sport et dans celui des Arts Martiaux. Ce qui caractérise agressivité et violence dans ces deux domaines, c’est qu’elles se déroulent dans le cadre de règles, de limites précises bien établies.
Sports et Arts Martiaux ont en commun d’avoir édicté un
ethos, une morale rattachée à leur pratique, et ce, depuis leur origine. Ce qui change est la façon dont la société l’envisage, le perçoit. Le côté moins glorieux, c’est que, n’ayant plus assez de violence pour chasser la violence, le sport, les Arts Martiaux ont été pris comme moyen d’y parvenir, de la codifier.

Ils ont été le moyen de replacer la violence et la mort dans la vie en les apprivoisant et en les faisant exister à travers un subterfuge, le sport. Or, nous savons que tout ce qui ne peut s’échanger, en valeur ou autrement, la folie, la mort, le sexe, la violence, est réprimé. En contre-partie, ce qui est offert par l’ordre dominant dans une société reste les échanges matériels.
Les Arts Martiaux à travers le sport ont évité la violence répétée pour la métamorphoser en biens matériels. La violence fait aujourd’hui partie des tensions qui traversent le social et font toujours autant partie de la nature des choses. Elle n’apparaît que si certains refusent de se plier aux règles sociales, contestent les institutions.
Dès que ces contestations atteignent un certain seuil, la violence met l’État, la politique en danger. Pourtant, elle est aussi un fondement nécessaire de la personnalité de tout individu. Si le sport a longtemps été entrevu comme un moyen parfaitement sain de régulariser la violence, les Arts Martiaux détiennent un pouvoir infiniment plus grand. Ils apportent un pouvoir esthétique, plus quene le ferait

aucune gymnastique - le costume, les armes, la mise en scène rituelle y contribuent - mais en plus ils sont efficaces, martialement parlant.
De machine passive, ils deviennent machine active à transformer le sujet de l’intérieur comme de l’extérieur. La violence est inhérente au comportement humain, et la particularité de l’homme est de savoir la détourner. Chez les animaux, comme chez nous, d’ailleurs, territoire et hiérarchie permettent de l’endiguer. Chez les sportifs, elle est aussi proportionnelle à la volonté des individus à s’auto-contraindre que la volonté de l’État à la maîtriser.
La violence rationalisée
Inversons maintenant le problème. Supposons que les Arts Martiaux ont maintenu de façon beaucoup plus draconienne la ritualisation des situations sur un
Dôjô dans un double but : à la fois délimiter à l’intérieur une séparation entre ceux qui participent à la pratique et ceux qui en sont exclus, et constituer une protection pour l’extérieur contre les pulsions suscitées par la société elle-même. Les affrontements qui ont lieu sur le
Dôjô prennent le sens alors d’une véritable
catharsis. En ce sens, nous pouvons dire que la violence exercée sur un
tatami devient un rite d’institution qui consacre et légitime ceux qui le provoquent.
Le rôle de tout rite d’institution est d’empêcher durablement la tentation du passage à la transgression. Les Arts Martiaux ont aussi pour rôle d’endiguer la violence et de légitimer une certaine forme de savoir ou, tout du moins, de pratique. Ce fut ainsi pendant longtemps. Un peu à la manière de n’importe quel sport, les Arts Martiaux symbolisent les valeurs les plus essentielles d’une société lorsqu’ils sont pratiqués. Ils deviennent une micro-société où se déroule tout ce qu’une société aime voir mis en scène, rapport équilibré entre les partenaires, opiniâtreté, bref tout ce qu’elle érige en valeurs.
Nous pourrions reprendre le mot de Paul Veyne en l’attribuant au
kumite, c’est un « système sémiotique » dans lequel les initiés décryptent les

signes, les autres se contentant d’apprécier le rituel existant entre les deux adversaires.
Un peu partout dans le monde, nous assistons à la généralisation d’une nouvelle forme de violence. La répugnance des individus arrivés au stade ultime de civilisation pour les sports et les jeux éminemment violents vient de cesser.
Gladiateurs ou samouraï ?

En effet, la résurgence ces dernières années des combats appelés
Ultimate fighting, dignes des divertissements proposés aux populations urbaines de l’Empire romain, est de nouveau au goût du jour. Aucune norme, aucune règle ne définissent les combats. Ces affrontements n’appartiennent pas au monde du sport et encore moins à celui des loisirs. Leur existence ne repose que sur le besoin de satisfaire des pulsions instinctives de la part du spectateur et du combattant.
Ce qui rend extrêmement malsain ce genre de démonstration est que la frontière entre violence et agressivité est extrêmement mince, voire même quasi-

inexistante. Le public cherche à voir réellement infliger des coups divers, de la souffrance en direct. Un document japonais montrait à ce sujet la réaction de la jeunesse par rapport à ce type de brutalité. Il semblerait qu’un désir particulièrement malsain pousserait à assister à ce genre de démonstration, parce que c’est là une manière de vivre par procuration une émotion intense sans encourir aucun risque.
Paradoxalement, les progrès de la civilisation montrent, en effet, que tous les processus de sublimation de la violence sous toutes ses formes sont solidement entretenus, parce qu’ils sont sources de profit. Cela va de l’affrontement pacifiste et verbal des hommes politiques aux faits de

société plus agressifs de la quotidienneté. Toujours est-il que la violence canalisée envers un public passif est toujours payante, parce qu’elle intéresse toujours.
Certains sociologues ont montré que l’État avait le droit d’être dépositaire de la violence et de revendiquer pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. Le problème, c’est que celui-ci a de plus en plus de mal à la contenir, à la réfréner. Nous assistons de la sorte régulièrement à des excès accompagnant certaines manifestations sportives. Le fait n’est pas nouveau, et c’était le cas à Rome dans l’antiquité ou à Byzance, d’avoir déjà à affronter les débordements sportifs.

Quand l’État sait qu’à un moment donné de son histoire il ne pourra plus réfréner la violence qu’il génère, le sport devient un des alibis pour évacuer toutes les formes de tension qui auraient pu le mettre en danger. Si les Arts Martiaux sont un jour voués au houliganisme, c’est que la suppression de la violence ne résidera ni dans le désir de nos sociétés occidentales, ni dans celui des communautés, ni dans celui des individus, mais, au contraire, dans leur logique, leur rationalité à y concourir. Si cette violence subsiste, ce sera dû en partie à la multiplicité des réponses qu’il est possible aux Arts Martiaux de donner. Le fait qu’elle soit source de profit figure comme l’une d’elles. Les Arts Martiaux sont de plus en plus exploités, cultivés, socialisés en spectacles.
Le spectacle du cirque
Le pernicieux de la chose, c’est que le ludique dissimule la violence devenue spectacle pour être acceptable, présentable. Sous la forme déguisée du jeu, des règles, des structures, des actes permettant la confrontation d’adversaires dans un espace circonscrit par des limites d’espace et de temps se sont mis en place presque naturellement.
Il a fallu pour que le spectacle ait lieu en
Ultimate fighting ou en
Bercy show une aire spécifique et un espace temps distinctifs de celui habituel qui servait de cadre aux Arts Martiaux. Les prouesses physiques, l’agilité, la souplesse, ont réduit les Arts Martiaux a une habile chorégraphie exhibitionniste. La mise en scène joue le jeu, musique, lumière, jet de laser. Les briques sont chauffées, le public l’est aussi.
Le spectacle martial a su comme celui du cirque combiner savamment une mise en scène, une émotion directe à une succession de performances. Dans le foisonnement du jeu des idées, des lumières, des costumes, toutes les audaces sont permises. Mais ne caricaturons pas, c’est A. Malraux qui avait donné au cirque ses lettres de noblesse et en avait fait un art à part entière en le rattachant au ministère de la Culture.
La question qui se pose est : doit-on, pour continuer de sauvegarder les Arts Martiaux et l’intérêt suscité

par leur public, les réduire à de plaisantes démonstrations d’agilité et de précision ? Peut-on avoir des Arts Martiaux à double vitesse ? Les uns maintiendraient intacts leurs traditions, leurs rituels, les autres s’adapteraient aux besoins de notre époque ?
Mais, peut-on, dans le premier cas, parler de maintenir réellement intacts leur patrimoine, lorsque nous savons qu’aujourd’hui nous évaluons le temps d’entraînement hebdomadaire d’un pratiquant
lambda au quart moins de celui d’un
samouraï mettant au point quotidiennement ses techniques martiales ?
Le temps de l’entraînement
Différentes raisons dans le Japon féodal imposaient sans cesse de tester ou de réactualiser ces techniques de combat. Certes, au Japon, les temps de paix furent brefs. Mais les moments imposés par la politique, l’économie, les mesures et les contraintes du gouvernement d’Edo nécessitèrent aussi par moment de réduire considérablement les techniques armées du
bujutsu au profit de celles sans armes.
Cela signifiait en exploiter d’anciennes et en créer de nouvelles. La survie était liée incontestablement au temps passé à s’exercer au combat. Mais cela ne concernait pas que les
samouraï et les
ronin. Les
machi-yakko, issus du commerce ou de l’artisanat, avaient pour la plupart d’entre eux appartenu à la classe militaire. Ils n’avaient néanmoins pas le droit de porter les armes traditionnelles. Pour survivre, ils mirent au point un grand nombre de techniques sans armes, favorisant ainsi leurs chances par rapport à des adversaires qui, eux, avaient le droit d’être armés.
C’étaient donc non seulement en période de paix, mais

aussi pour des raisons très variées que de nouvelles pratiques parallèlement aux anciennes étaient expérimentées. Des questions précises purent être étudiées de façon plus approfondies : qu’est-ce qui est le plus efficace lors d’un combat, d’attaquer ou d’esquiver, à quel moment, etc. ?
L’art de la stratégie était de savoir aussi tenir compte de la personnalité de son adversaire. Il fallait donc ajouter à toutes ces données techniques celles relatives à la subjectivité de l’adversaire. Coordonner mouvements physiques aux intentions psychologiques devait élever ces pratiques à un véritable art individuel de la stratégie.
Le temps de la découverte

Mais, aujourd’hui, nous ne faisons que répéter ce qui a été découvert. Rares sont ceux qui expérimentent par rapport à leur corps, à leur psychologie, à leur possibilités des moyens nouveaux ou anciens d’affrontement.
L’intuition, par exemple, est peu travaillée sur un
dôjô. Pourtant, il n’est pas inutile de souligner combien développer ce sens est important, ne serait-ce que dans la pratique du
iaidô, par exemple. Nos connaissances sur des facteurs internes du corps humain, tel le
ki, l’énergie, la concentration, la respiration, reposent rarement sur des textes d’origine, textes métaphysiques ou écrits profanes, mais sur celles que nous expérimentons sur notre propre corps.

S’entraîner renforce la qualité de l’échange, de la loyauté et de la confiance. Ce qui est encore plus flagrant dans la pratique de combat est ce désir de sur-valoriser l’image de soi. Nous assistons même, et cela transparaît dans l’attitude de nombreux pratiquants, à une véritable simulation, menant au jeu de rôle.
Prochainement, nous passerons en revue les principales modifications, les causes et les conséquences qui ont transformé un nombre suffisamment notable d’adeptes des Arts Martiaux en véritables représentations symboliques. L’intérêt des ficelles au képi, des
dan à outrance, des
menkyo vendus au kilo pour récompenser souvent ceux qui ont l’échine assez souple dans leur
keikogi reste aussi malheureusement l’un des vecteurs décisifs de cette façon de faire et d’être.