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Penser les arts martiaux autrement : 2e partie

Cinquante ans d’Arts Martiaux en France

mardi 8 avril 2003, par Florence Braunstein


image 137 x 179 (JPEG)D’autres conséquences découlent des précédents constats. La première est d’avoir abouti, grâce à des données nouvelles et mieux maîtrisées, à une meilleure gestion de l’entraînement, à une meilleure compréhension des techniques elles-mêmes. En fait, ce souci de perfectionnement rend compte du besoin occidental d’avoir recours, pour tout ce qui est entrepris, à la notion d’efficacité.

La seconde découle de la précédente, d’avoir pour cette raison peu à peu perverti les Arts Martiaux en sport, en y introduisant la notion de compétitivité. Nous savons que lorsque les techniques sont privilégiées, c’est souvent au détriment du développement du sujet.

image 153 x 96 (JPEG)D’autres tiennent au sens même des Arts Martiaux devenus complexes, puisqu’ils s’avèrent être à la fois l’héritage de traditions millénaires en Asie et un pur produit en voie d’institutionnalisation du monde occidental. Alors, comment rendre compte de cette paradoxale combinaison de deux univers, celui de la tradition et du progrès, d’une rencontre entre une éthique guerrière préoccupée d’efficacité martiale et image 135 x 112 (JPEG)une spiritualité philosophique, le Zen, transposée dans nos sociétés occidentales au XXe siècle ?

Si les Arts Martiaux ont bénéficié d’un développement aussi important, c’est aussi parce que la place accordée au corps à notre époque s’est considérablement accrue et parce qu’ils répondent aux mêmes attentes que celles du sport.

Si les Arts Martiaux se sont imposés si rapidement, c’est en tant que formidable outil pédagogique à l’image du sport, formateur du corps et de l’esprit, selon les « diktats » politiques et sociaux propres à notre époque. Mais c’est aussi parce que les image 263 x 222 (JPEG)relations au corps se sont tellement diversifiées, multipliées, que nous avons fini par basculer dans l’apologie de la corporéité et que nous avons fait souvent des Arts Martiaux des moyens de le mettre en valeur. Le corps en est ainsi parvenu à constituer une valeur de référence supérieure à l’homme lui-même, pour ne plus être aujourd’hui que la seule.

Nous avons deux corps parce que notre origine culturelle est double. Des Romains, nous avons reçu un corps matérialiste « que l’on a » et que l’on habite, des Grecs, un corps « que l’on est »(1). La modernité par le biais de la désymbolisation a fait du corps le fossoyeur de l’âme. Nous le traitons maintenant comme une machine à rentabiliser les efforts. Le pratiquant d’Arts Martiaux a suivi en cela l’évolution du sportif. Il n’habite même plus son corps, il l’exploite. Ce dernier est devenu un instrument subordonné pour s’auto-valoriser, éblouir les autres, bref, une monture à fouetter.

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Le corps dans les années soixante-dix devait être avant tout naturel. C’est toute une période de retour à la nature qui caractérise les dix années qui les précèdent. Puis, le corps est réintégré dans des contraintes, des normes culturelles. Il est objet de soins attentifs, de fausses libertés : la discipline, l’aspect éducatif y sont moins véritablement recherchés que le ludique. Un véritable jeu de rôle social autant qu’individuel y est mis en place peu à peu. Les sociologues parlent alors du « vécu corporel ».

Un corps à soi pour les autres

image 171 x 140 (JPEG)Aujourd’hui, le paraître devient souvent ce qu’il faut être, la seule idéologie est celle de l’esthétique. Le monde des entreprises ouvre et exploite largement l’idéologie du samourai, sa performance, son efficacité, qu’elle souhaite voir adopter par tous ses cadres. Les Arts Martiaux dans les années quatre-vingt-dix sortiront du Dôjô pour être utilisés comme fer de lance dans le monde du travail.

L’adepte d’Arts Martiaux teste son corps comme une machine dont on veut cerner à tout prix les véritables limites, surtout lorsqu’il vise les compétitions, et il entre en ce sens complètement dans le monde du sport. Le monde des entreprises a vu dans cette façon de procéder le moyen radical de mettre à l’épreuve à la fois l’endurance, la résistance physique et image 191 x 157 (JPEG)psychologique de ses cadres, mais aussi de les préparer à une guerre économique où les combattants sont aussi les assaillants.

Les résultats sont rarement positifs, car, au lieu de faire des individus pleinement épanouis, aptes à prendre des décisions, les meilleures décisions, en quelques mois, les personnalités les plus solides se trouvent brisées. Ainsi, n’est-il pas faux de dire que, dans cette optique, le corps dans les Arts Martiaux est vécu bien souvent comme une machine bien entretenue qui doit le montrer. Ainsi l’habileté, l’endurance du corps peuvent-elles être perçues dans ce cadre comme un élément de sociabilisation.

De même, les sociologues se sont aperçus que les blessures, les coups, les hématomes reçus renforcent l’adhésion du groupe et prennent presque la signification de marques initiatiques. Cela permet de dire que les pratiquants utilisent davantage « le corps qu’ils ont » que « le corps qu’ils sont ».

Seulement, il devient plus difficile d’appliquer réellement la leçon que nous laisse l’Extrême-Orient à ce sujet. Le corps n’y est pas envisagé pour l’entraînement comme une mécanique nerveuse, pas plus que la conscience n’est une pure fonction de représentation. Il constitue surtout le « moyen général d’avoir un monde » et, pour ce faire, l’homme doit être à la fois conscience et corps.

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Un corps à initier ?

image 119 x 201 (JPEG)Pourtant, les Arts Martiaux ont maintenu aussi leur statut de pratiques initiatiques, puisant dans le profane et le sacré les éléments nécessaires à une conduite, un mode d’être. Ils ont prouvé également « que l’ésotérisme est efficace, vous devez le gagner (le combat) en retournant la force de l’adversaire : preuve que l’ésotérisme est réversion, preuve que l’Aïkido ne repose pas sur la force brutale, mais sur une puissance spirituelle »(2).

Malheureusement, en devenant l’objet d’affrontements agonaux, ils se sont défaits peu à peu de leur vrai sens originel pour devenir de simples techniques d’attaque et de contre-attaque. Leur adaptation au mode de vie occidental s’est faite, petit à petit, en prenant une tournure sportive vouée à la compétition. Il y a eu déformation de l’héritage initial, une réinterprétation de ce qui a été transmis.

image 93 x 128 (JPEG)De toute façon, même si les conditions de leur retransmission ont été faussées - les cultures font des sélections quasi-darwiniennes de ce qui les intéresse - nous n’avons pas davantage pu reproduire le contexte nécessaire à leur enseignement. Nous avons imposé consciemment et inconsciemment nos rites, nos rythmes, notre imaginaire, nous éloignant chaque fois davantage des véritables réalités du bujutsu.

Nous avons de plus en plus institutionnalisé tout un rituel hybride, image 154 x 128 (JPEG)complexifiant et esthétisant de plus en plus les techniques de combat, les situant à mi-chemin de notre société en mal de nouvelles valeurs et d’une Asie désireuse d’effacer toute trace de martialité. La mise en place de tous ces symboles a contribué aussi à créer une dichotomie dans notre esprit entre bujutsu et budô, qui a refusé d’y voir une filiation directe.

D’où le malaise grandissant pour certains pratiquants qui voient l’entrée des Arts Martiaux dans le monde du sport comme le résultat d’une nouvelle rupture(3). Que l’on se souvienne de l’histoire du sumo tour à tour envisagé comme jeu, comme spectacle, comme art de guerre. Il y a eu là une évolution, une continuité.

image 196 x 242 (JPEG)La déstabilisation réside surtout dans les exigences différentes demandées entre pratique traditionnelle et compétition. De là découlent aussi les questions sur le problème de l’efficacité des techniques, des disciplines elles-mêmes. L’efficacité s’avère liée à la qualité et à la quantité d’entraînement que s’impose le pratiquant et à sa faculté d’anticiper n’importe quel type de situation dans lequel il peut se retrouver.

Nous avons donc posé le problème de ce qu’était l’efficacité occidentale par rapport à celle de l’Asie qui s’impose continuellement comme un allant de soi.

Suite


1 Braunstein, F., Pépin, J. F., La place du corps dans la culture occidentale, PUF, 1999
2 Riffard P., Esotérismes d’ailleurs. Les ésotérismes non occidentaux, coll. Bouquins, R. Laffont, 1997, p. 845
3 Braunstein, F., Les Arts Martiaux aujourd’hui : état des lieux., L’Harmattan, 2001

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