Oasies.com, les fenêtres de l’Orient

Accueil du site > La voie des Arts Martiaux > Penser les Arts Martiaux autrement

Penser les Arts Martiaux autrement

Cinquante ans d’Arts Martiaux en France : premier constat

lundi 27 janvier 2003, par Florence Braunstein

Pourquoi et comment, cinquante ans après leur introduction en France, les Arts Martiaux asiatiques sont-ils devenus à partir de techniques de guerre des pratiques « sportivisées à outrance » et « de transformation du sujet » ?

Pour y répondre et saisir leur signification exacte, il faut non seulement se tourner vers le mode de vie, le contexte historique et culturel dont ils sont issus, mais aussi cerner la façon dont nous les avons dénaturés en les intégrant au sein de notre culture.


Aujourd’hui, si l’Occident continue d’apprendre et d’appliquer ces techniques guerrières, c’est que la pensée européenne au cours de son évolution n’a cessé d’associer efficacité et action. Mais ce seul critère ne suffit pas à expliquer le succès de ces arts de combat, médiatisés et popularisés en France sous l’appellation générale « d’Arts Martiaux. » Depuis leur première introduction, pour le jujutsu, « la technique de la souplesse », en Angleterre à la fin du XIXe siècle, pour le judo, la « voie de la souplesse », au début du siècle, pour le karaté, l’art « des mains vides », à partir des années cinquante, et bien d’autres encore par la suite, ceux-ci n’ont cessé de se diffuser, de se développer, suscitant autant d’interrogations que d’étonnement. Nous nous proposons de faire un rapide bilan de cette question.

image 166 x 138 (JPEG)Avec son presque million et demi de pratiquants, son demi-siècle d’existence en France et en Europe, il est grand temps que les Arts Martiaux commencent à se penser autrement, à se penser contre eux-mêmes pour se comprendre au-delà de la simple et trop évidente dénomination de « techniques de combat asiatiques ».

Soyons clairs. « Se penser contre eux-mêmes » ne veut pas dire fournir des éléments de réflexion pour en démontrer le contraire en restant sur un terrain d’opposition où le conflit se résorbe de la même façon qu’il s’est engendré. Cela signifie se donner les moyens d’aller au-delà des visions monistes et réductrices suscitées jusqu’alors. Cela signifie se penser à fond diachroniquement et synchroniquement, jusqu’aux racines, en fouillant le fond jusqu’au lieu de leur enracinement. Cela signifie aussi saisir la signification de leur implantation au sein de notre culture.

image 136 x 182 (JPEG)La première difficulté réside dans le fait que, lors de tout rempotage, il y a toujours du terreau et des racines de perdus. L’assimilation, l’acculturation, l’intégration restent avant tout des phénomènes de rééquilibrage. En compensation, les Arts Martiaux avec leur entrée dans le monde du sport, du spectacle, de la chorégraphie se sont chargés de plus en plus de sens qu’ils n’avaient pas à l’origine. Si nous les avons d’abord envisagés d’une façon qui peut aujourd’hui nous sembler trop réductrice, ce fut pour nous rendre familier ce qui nous semblait étranger, trop éloigné de nous.

image 93 x 173 (JPEG)Ainsi, pendant longtemps, les Arts Martiaux ont été évoqués en assouvissant un rêve oecuménique, celui de soustraire à chacune de leurs disciplines leur particularisme, en les recouvrant d’un universalisme uniforme, à défaut de les montrer unies, même tissées rapidement à partir de quelques fils directeurs ou dénominateurs communs. Ce n’est pas faute d’avoir intéressé les chercheurs, bien au image 155 x 81 (JPEG)contraire. Les sciences exactes, la médecine, la biologie, les neurosciences en ont exploré tous les aspects physiologiques, psychologiques. Leurs études ont indéniablement montré comment devenir plus performant, plus précis, plus efficace grâce aux technologies modernes. Seulement, celles-ci ont fait du pratiquant d’Arts Martiaux une hypothèse secondaire et de son corps, un lieu d’évaluations, de mensurations, de données mathématiques, parce que fait de trop de symboles et pas assez de chair.

image 181 x 133 (JPEG)À la suite de cela, les Arts Martiaux ont été réduits au pire à de simples performances motrices, au mieux à quelques techniques guerrières. En somme, nous avons du sujet, aujourd’hui, image 145 x 197 (JPEG)une vue aussi nette que peut l’être un strabisme divergent, c’est-à-dire qui centrerait sa réflexion sur ses contours flous et non sur son milieu. Il s’en faut de peu, même, que ce que nous ne comprenons pas des Arts Martiaux ne rappelle l’anecdote du sauvage qui va à la messe, qui faisait écrire à Sartre dans la Nausée, « tous les matins à la même heure, un homme seul boit un verre de vin devant des femmes à genoux » ! !

Si nous sommes arrivés à ce seuil critique d’incompréhension, c’est que, pendant longtemps, il a été facile pour beaucoup d’entre nous de pratiquer les Arts Martiaux sans même nous poser les questions les plus élémentaires, c’est-à-dire au moins celles de se demander si nous étions en train de devenir des sportifs de la guerre ou des guerriers du sport !

Constater d’abord les problèmes

C’est prendre en considération plusieurs faits précis :

=> La diversité des méthodes
image 38 x 101 (JPEG)Les Arts Martiaux furent, dans un premier temps, conçus comme le fruit d’une histoire, soit politique, soit économique, soit sociale, soit image 35 x 241 (JPEG)intellectuelle. Puis, au contraire, dans un second temps, nous les avons envisagés comme le fruit d’une histoire qui aurait été tout cela à la fois. Ils furent tenus, d’abord, en tant que partie indissociable d’un tout culturel, et pour reconstituer celui-ci, nous les avons assemblés en des blocs monolithiques tels des ideals types weberiens selon des critères propres à notre logique.

Puis, nous avons changé notre façon de les concevoir et, parce qu’ils provenaient d’un type de pensée par interaction, nous les avons, au contraire, supposés comme les parties expression d’un tout culturel. Ce procédé méthodologique s’avère assez courant en Occident. Il y a, d’une part, ceux qui coupent la réalité en morceaux, d’autre part, ceux qui image 255 x 57 (JPEG)la recollent, et enfin, ceux qui la découpent pour mieux la recoller ailleurs...

L’approche méthodologique des Arts Martiaux devait correspondre à trois temps correspondant chacun à l’un des grands moments de leur histoire :
· D’abord, celui de leur mise au point en Asie ;
· Puis, celle de leur redécouverte à la fin du XIXe siècle au Japon ;
· Enfin, leur implantation et leur diffusion en France et en Europe, dernière phase de leur évolution.

Il était donc temps maintenant de mettre au point une autre méthode d’approche que celle qui consistait à opposer deux blocs géographiques et culturels, Occident / Orient. Cette distinction entre Occident - Orient s’est surtout fondée sur la construction d’un moi, la recherche fanatique d’un ego.

image 68 x 91 (JPEG)En tentant d’objectiver l’autre, nous nous en séparons malheureusement aussi. Le problème reste identique lorsque nous essayons d’approcher une culture autre que la nôtre. Ne perdons pas de vue que toute l’élaboration de notre savoir s’est réalisée en séparant, en opposant en sujets d’interrogations, ce qu’il aurait fallu peut être saisir dans sa totalité. Notre connaissance s’est bâtie en grande partie par oxymores de la pensée. Pour définir l’obscurité, il fallait déjà le faire pour la clarté. La conséquence en est l’isolement, l’abstraction des sujets de réflexion. Ainsi, a dérivé notre façon de considérer le sujet des Arts Martiaux, selon un axe téléologique qui n’était pas le meilleur pour eux.

image 129 x 190 (JPEG)

=> La diversité des problèmes
L’une des difficultés liées à la méthodologie concerne le problème de leur intégration à la culture occidentale. Lors de tout rempotage, il y a toujours du terreau et des racines de perdus. L’assimilation, l’acculturation, l’intégration restent avant tout des phénomènes de rééquilibrage. En compensation, les Arts Martiaux avec leur entrée dans le monde du sport, du spectacle, de la chorégraphie se sont chargés de plus en plus de sens qu’ils n’avaient pas à l’origine. Si nous les avons d’abord entrevus d’une façon qui peut aujourd’hui nous sembler maintenant trop réductrice, ce fut pour nous rendre familier ce qui nous semblait étranger, trop éloigné de nous.

La question, intervenant entre l’époque de la mise au point de leurs techniques et celle de leur diffusion en Occident, restait de savoir si nous avions toujours affaire aux mêmes pratiques de combat. Les modifications historiques, idéologiques, intervenues entre ces deux périodes, n’étaient-elles pas déjà de nature à les avoir transformées complètement ?

=> La diversité des publications
La difficulté de leur compréhension ne reposait pas sur un manque d’informations ou de données. Bien au contraire, ces quinze dernières années constituent en France une période extrêmement féconde, quant à leur diffusion, leur développement et le nombre d’ouvrages leur étant consacrés. Pendant longtemps, pratiquants et médias ne se sont intéressés qu’aux problèmes de leurs performances motrices. Or, depuis quelques années, une multitude de livres ont tenté de répondre à une nouvelle demande, celle de mieux les analyser en tant qu’éléments culturels.

L’avantage d’avoir aujourd’hui une vue panoramique des Arts Martiaux sur cinquante ans en Occident ne constitue pas nécessairement un atout. Si le nombre des publications les concernant ne cesse de croître, il est souvent difficile de faire le tri à travers cette vaste source de documentation qui, ne pouvant rendre compte d’une façon globale et unitaire de leur sens, se concentre davantage sur certaines de leurs particularités.

image 116 x 118 (JPEG)Au lieu d’en donner une vision parfaitement nette parce que parfaitement holiste, ces publications les font apparaître sous la forme d’une multitude de facettes avec un lien directeur plus ou image 145 x 145 (JPEG)moins évident. Ainsi, ont-ils été rattachés, par la vision historique, à l’émergence de l’État ou d’une caste politique, les samouraïs ; par la vision philosophique aux doctrines zénistes, taoïstes, confucianistes ou bouddhistes ; par celle du sport à des pratiques de compétitions ; par celle des techniques de conscience, au yoga, à la sophrologie ; par la sociologie, à un phénomène essentiellement urbain à son origine.

La grande difficulté réside surtout dans le fait que toute cette documentation s’est constituée à partir de savoirs pratiques d’une part et de connaissances purement analytiques d’autre part, fractionnant une fois de plus la connaissance que nous pouvions avoir des Arts Martiaux.

=> La diversité des disciplines
image 152 x 94 (JPEG)La diversité des disciplines qui se sont penchées sur leur compréhension n’a fait que rendre le problème encore plus complexe.

De simple phénomène culturel, depuis la date de leurintroduction en France, dans les années cinquante par Maître H. Plee, ces techniques de combat, médiatisées sous l’appellation générale d’Arts Martiaux, sont devenues maintenant également un image 97 x 164 (JPEG) phénomène social, comptant largement plus de un million de pratiquants, toutes disciplines confondues. Nous sommes encore loin des treize millions de licenciés du sport, devenu aujourd’hui pour cette raison une véritable « religion universelle ». L’intérêt, depuis une vingtaine d’années, pour les pratiques de combat asiatiques s’explique aussi par l’évolution spectaculaire du sport dans notre société. La crise a transformé le modèle sportif en clef de la réussite. Le sport, ainsi que l’écrit E. Ehrenberger, « nous montre combien n’importe qui, malgré sa race, son sexe, ou son origine sociale, peut devenir quelqu’un ». La disparition des idéologies a fait place à une autre forme d’idéologie : celle du corps. Cela explique en partie l’extraordinaire évolution des Arts Martiaux, le corps, par le biais du sport, s’étant imposé en tant qu’unique mode de réussite et de communication.

Aussi, force est de constater qu’en vingt-quatre ans, de 1976 à 2000, le nombre des pratiquants de karaté et d’Arts Martiaux parents a quadruplé, si nous nousimage 127 x 99 (JPEG) référons aux seules statistiques de la FFKMA. Selon les sources fédérales sportives, le judo a vu son nombre de licenciés passer de 5 039, en 1989, à 450 123, en 1993.

La nouveauté caractéristique de ces dix dernières années est l’apparition de nombreuses pratiques nouvelles venues d’Extrême-Orient. Ainsi, le nombre de licenciés en Arts Martiaux coréens a augmenté de 46,26 %, bien qu’en réalité ceux-ci ne comptent que peu de membres, 2 770 seulement. Les Arts Martiaux chinois ont vu aussi le nombre de leurs pratiquants doubler au cours de l’année 1989-1990.

image 105 x 156 (JPEG)Mais ce qui est nouveau également est la constatation du nombre, sans cesse grandissant, d’adeptes des sports de combat, même si ceux-ci ne relèvent pas directement de l’appellation propre d’Arts Martiaux. Le sambo, cet art de combat venu de Russie, en constitue un exemple. En 1989, il ne compte que 104 licenciés, contre 13 572 en 1995. D’autres pratiques ont aussi trouvé les faveurs du grand public. Celles du krav Maga, réservées à l’origine à l’armée israélienne, ou de la capoiera, système de défense des esclaves africains au Brésil.

Des disciplines à mi-chemin entre Arts Martiaux et sports de combat se sont également développées ces vingt dernières années. Le full contact, le karaté américain, est créé aux États-Unis en 1975. Le kick boxing, aussi, combine à ses techniques d’autres issues des Arts Martiaux, tels la boxe thaïlandaise, le muy thai, et le karaté.

D’autres pratiques ont été redécouvertes dans le image 125 x 106 (JPEG)patrimoine culturel occidental : la lutte bretonne, la savate. Il en va de même dans le patrimoine culturel japonais, ainsi l’exemple de l’école Suiou, en iaïdo, fondée en 1577 et introduite en France depuis deux ans. Il n’est donc pas surprenant que dans le domaine du sport, R. Thomas constate que le taux de licences a également augmenté, entre 1981 et 1985, de 21,2 %.


image 100 x 161 (JPEG)Pour en savoir plus sur la question des Arts Martiaux

Répondre à cet article

2 Messages de forum

  • Penser les Arts Martiaux autrement

    28 décembre 2006 10:16

    Une ezrreur est de ne penser que par les arts martiaux asiatiques et dénigrer l’ histoire occidentale ou de n’ importe quel point du globe :

    Les hommes se sont toujours battus, partout, et ce avec ou sans entrainement. Seulement l’ apparition des armes à feu et leur généralisation, a fait peu à peu disparaitre l’ entrainement au combat face à face, puisque maintenant o n en est presque à jouer à un jeu vidéo, quand on envoie un missile, bien au delà de l’ horizon, guidé par satellite.

    une grande part des arts martiaux, n’ est pas seulement ( envisagés comme méthode de combat a but militaire) d’ etre techniquement capable ! Il faut aussi etre émotionnellement capable d’ enfoncer son doigt ou sa lame dans un oeil ! et les longues heures de répétitions des mouvements pour les rendre automatiques servait à cela aussi ! plus d’ hésitation, on frappe et on réfléchit, une fois la guerre finie... d’ ou les exercices de discipline tels que marches au pas, etc, tout pour déresponsabiliser le geste de tuer. Sortir du rituel, qui est notre programme de base

    L’ erreur donc de ne penser que seuls les asiatiques, ont eu des traditions de combat est trop courante ! Certes les luttes et formes de combat locales ont parfois disparu, MAIS si certaines ont subsisté, et ont soit gardé des formes ritualisées, soit ont ressurgi et se sont melées a des choses plus modernes...

    on voit par exemple les arts martiaux de russie, de formes traditionnelles, parfois melées à des danses, ont eu aussi de part les développements dans certaines unités spéciales une évolution, qui ressurgit actuellement.

    Et là les adeptes du tout asiatique à crier à l’invention de toutes pieces, à la mascarade, au gadget, alors que ce ne sont que des formes sortie du rituel, et retouchées dans des buts purement utilitaires... comme exemple les dernières vidéos de ce site dédié à un art martial russe, le Systema, ou sur ( tout en bas) dans le cadre d’ émissions de discovery channel, un reporter est allé redécouvrir ces traditions, apres avoir passé du temps avec des pratiquants modernes. site : http://systema.fr/ je vous recommande de commencer pour ceux , curieux, qui voudraient jeter un oeil, par le reportage en 3 parties : vidéos de SYSTEMA - Discovery Channel, tout en bas du blog.

    Voir en ligne : site présentant le systema en france

    Répondre à ce message

    • Penser les Arts Martiaux autrement 1er avril 2007 20:33, par Athama
      Je n’ai pas l’impression que dans cet article ni ailleurs que l’on pense que les asiatiques sont les seuls inventeurs des arts martiaux. De tout temps... depuis les premiers hommes jusqu’aux grecques, les arets martiaux ont accompagnés les hommes. Et ce que vous dites est intéressants, on enlève le doute pour obtenir l’efficacité maximum... Disons simplement que les arts martiaux asiatiques sont plus populaires, et qu’ils sont plus ancrés dans la vie des asiatiques que ne l’est les arts martiaux en occident. Ce n’est que mon humble avis.

      Répondre à ce message


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP |


Sites partenaires : Série TV | Fantastikasia |  Infosmag, infos & culture  | Livres enfants et littérature jeunesse |
Sites partenaires secteur immobilier : Defiscalisation, Loi de Malraux & Borloo   | Prêt Hypothécaire | Crédit immobilier