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Parler des Arts Martiaux autrement : 1re partie

dimanche 1er décembre 2002, par Florence Braunstein

L’expérience et l’apport de la Chine et du Japon à la pratique des techniques de combat, appelées wushu en chinois, bujutsu en japonais, des combats individuels ou collectifs, avec ou sans arme, ainsi qu’à la théorie de l’art de la guerre, du point de vue stratégique, figurent parmi les plus anciens et les plus durables dont nous ayons trace. En effet, nos connaissances historiques situent l’origine des pratiques de combat asiatiques aux environs du VIe siècle et l’intérêt de la Chine pour la stratégie de l’art militaire, dix siècles plus tôt, si nous nous référons à l’ouvrage de Sun Tse sur l’art de la guerre. Aujourd’hui, si l’Occident continue d’apprendre et d’appliquer ces techniques guerrières, c’est que la pensée européenne au cours de son évolution n’a cessé d’associer efficacité et action. Mais ce seul critère ne suffit pas à expliquer le succès de ces arts de combat, médiatisés et popularisés en France sous l’appellation générale « d’Arts Martiaux ».


Depuis leur première introduction, pour le jujutsu, « la technique de la souplesse », à la fin du XIXe siècle en Angleterre, pour le judo, la « voie de la souplesse », au début du siècle, et à partir des années cinquante pour le karaté, l’art « des mains vides », et bien d’autres encore par la suite, ceux-ci n’ont cessé de se diffuser, de se développer, suscitant autant d’interrogations que d’étonnement.

Un phénomène chiffré

image 156 x 131 (JPEG)Quelques chiffres permettent de mieux évaluer l’ampleur du phénomène social que ces Arts Martiaux représentent en France. En 1961, la Fédération Française de Karaté, associée à celle de judo, comptait 150 licenciés dont 20 ceintures noires, répartis dans une dizaine de clubs installés dans la région parisienne. Dans les années 1962-1963, il existait 20 clubs pour 600 licenciés et, en 1966-1967, 180 clubs pour 6000 licenciés. En vingt ans, de 1976 à 1996, le nombre des pratiquants de karaté et d’Arts Martiaux parents a quadruplé. Quant aux arts chinois, ils ont connu entre les années 1990 et 1995 une augmentation de près de 30 pour 100 d’inscrits. Mais ce sont les arts coréens qui se développent le plus avec 46 pour 100. Il est intéressant de noter aussi que le nombre d’adeptes, qui commencent de plus en plus jeunes, à partir de six ans, tend à progresser. Paradoxalement, les plus jeunes et les plus âgés constituent 58 pour 100 de l’ensemble des licenciés d’Arts Martiaux.

Depuis 1970, les Arts Martiaux s’imposent donc en tant que phénomène social, c’est-à-dire qu’ils produisent une transformation observable dans le temps, qui affecte d’une manière qui n’est pas que provisoire ou éphémère la structure ou le fonctionnement de l’organisation sociale d’une collectivité donnée. Leur évolution est donc en pleine expansion et ne correspond pas à celle d’une période limitée dans le temps. Pour être convaincu de l’influence des techniques de combat, il suffit de constater que celles-ci ont, peu à peu, remplacé les méthodes de combat nationales dans la police, dans l’armée ou même dans le sport. Leur popularité se mesure aussi, d’une part, en constatant la pratique quasi universelle du karaté, du kendo, de l’aïkido ainsi que des boxes image 175 x 197 (JPEG)chinoises, tels le kung fu et le taï chi, et d’autre part, parce que, chaque année, nous voyons apparaître de nouvelles disciplines martiales venues d’Extrême-Orient ou d’ailleurs, bien que nous ne puissions utiliser dans ce dernier cas les termes « d’Arts Martiaux » (explication dans la prochaine tribune). Ce sont les exemples du sambo, art de combat venu de Russie, presque inconnu en 1989, de la Capoeira, méthode de défense brésilienne, et du Krav Maga, technique de défense de l’armée israélienne.

A priori et modèles

Comment comprendre cette fascination rapide pour des arts guerriers issus de cultures dont la particularité est de tourner le dos à toute forme de matérialité, à la contingence des apparences, qui fraternisent avec d’autres règnes que celui de l’humain, avec le minéral comme le végétal, de la part d’un Occident qui s’est le plus souvent imposé en tant que refus radical des choses et de la nature ?

Nombre d’a priori ont contribué au développement du mythe des Arts Martiaux asiatiques en France et ailleurs, en les supposant issus d’un Orient mystérieux, maîtrisant tous les pouvoirs. Parce que le modèle du samouraï invincible est devenu la référence des entreprises, il ne faut pas s’étonner qu’en 1982 le Traité des cinq roues de Miyamoto Musashi (1584-1645), le d’Artagnan japonais, auteur de nombreux ouvrages sur l’art de se servir du sabre, soit devenu aux États-Unis l’un des best-sellers du management. Rappelons que, aussi surprenant soit-il, le sujet de son livre expose l’esprit du budo, de bu, « combat », et do, « voie », « la voie du combat », afin de devenir un guerrier accompli selon la tradition japonaise. Il insiste sur ce qu’il nomme « l’art de l’avantage », expression plus générale que celle « d’Arts Martiaux », et sur la stratégie en tant que science. Guerres et combats ne résultent plus d’un compromis de hasard et d’imprévisible. Ils sont logiquement prévus, et la victoire devient la conséquence, elle aussi logique, de la compréhension d’un déséquilibre des adversaires facilement exploitable. Dans ce contexte,les affaires devenaient des affaires de guerre.

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Le poids de la raison en Occident

De ce retour aux traditions, les Occidentaux n’ont retenu que la partie la plus visible, l’omote, maîtrisées, occultant complètement l’ura, « l’intérieur », « l’arrière ». Mais n’y a-t-il pas eu de la part du Japon une stratégie volontaire à mettre de la façon la plus évidente qui soit les aspects les moins authentiques, les plus commerciaux de sa civilisation, aux yeux du monde extérieur ? La question est valable pour les Arts Martiaux, ainsi que pour tout autre domaine, intellectuel, religieux ou artistique.

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Les Japonais, après la deuxième guerre mondiale, avaient réussi à assurer la relève économique de leur pays et acquis la réputation d’être efficaces dans tout ce qu’ils entreprenaient. Tout ce qui provenait de ce pays bénéficiait d’un a priori favorable. Aussi, dans le contexte psychologique de l’époque, fut-il nécessaire que les premiers maîtres d’Arts Martiaux en Occident soient avant tout japonais pour rendre tout à fait crédibles les disciplines qu’ils allaient enseigner. Les Occidentaux n’envisageaient l’efficacité qu’en tant que rentabilité, productivité, et en faisaient ainsi non un moyen, mais une fin en soi.

À l’opposé, en Asie, qu’il s’agisse des pratiques de combat, de stratégies militaires ou non, l’efficacité y est pensée comme un moyen facilitant au mieux l’adaptation à la nature, au cours des choses, à son renouvellement perpétuel, à la voie - tao pour les Chinois, do ou michi pour les Japonais, mârg pour les Indiens. Tout fait est indissociable de son contexte culturel, tout forme un ensemble dont toutes les parties s’accordent dans un tout organique et rejoint, en ce sens, les concepts les plus anciens des traditions philosophiques, religieuses. L’Extrême-Orient n’a jamais connu de science au sens occidental du terme, parce qu’il n’a jamais sécularisé le monde, parce qu’il n’a jamais déspiritualisé la nature. L’Être n’y est pas conçu comme une volonté de puissance, un devenir, mais un jeu désintéressé qui image 201 x 250 (JPEG)trouve sa fin dans sa gratuité même. Le monde est un jeu qui, par l’office de la maya, « l’illusion cosmique », surimpose le non-réel à brahman, « l’absolu », comme le serpent l’est à la corde.

De même, dans la pensée chinoise, n’y a-t-il jamais eu de vision mécaniste du monde. C’est la perspective oraniciste, selon laquelle chaque phénomène est rattaché à tous les autres, qui a prévalu. C’est pourquoi Sun Tse, le lettré chinois auteur de L’Art de la guerre, et le Japonais Miyamoto Musachi (1584-1645) ont, dans leur façon d’envisager les techniques de combat, plus d’un point commun. Tous deux mettent l’accent sur la nécessité de combiner harmonieusement martialité et sagesse, entraînement militaire et apprentissage culturel. Dans l’histoire occidentale, au contraire, les philosophes se répartissent en deux groupes : ceux qui coupent la vision des choses et ceux qui la recollent. Nous pourrions ajouter, en plus, qu’ils ne recollent que pour couper ailleurs ! La nature y est considérée en tant que réservoir d’énergie latente, susceptible d’être transformée en biens de consommation, et jamais en être animé, vivant. Or, en Extrême-Orient, rien n’est séparé, tout contribue à tout.

C’est en ce sens que plusieurs notions employées dans l’art du combat apparaissent. D’abord celle de hyohô, « méthode de stratégie », souvent utilisée par Miyamoto Musachi pour montrer que celle-ci est applicable à toutes les disciplines conçues en art de vivre ou de mourir, parce que l’une et l’autre sont indissociables. D’après Miyamoto Musashi, le moment le plus propice au combat est celui où se produit une alliance entre esprit et technique, inséparables de l’homme. Les techniques de guerre ou de image 133 x 205 (JPEG)combat s’inscrivent ainsi dans une longue tradition de réflexion sur les rapports que le sakki, « sentiment intuitif spontané », entraîne avec l’action et l’instant. L’interprétation occidentale a également occulté l’aspect du yomi, « la possibilité de supposer une action », si présent dans la vie quotidienne des Japonais, l’un de leur moyen de communication communément utilisé, mais qui ne passe pas par la parole. Pour y parvenir, il faut acquérir un état de conscience qui permette de comprendre l’intention d’un adversaire, d’un interlocuteur, sans qu’elle se soit clairement manifestée.

L’exploitation

C’est donc à partir de nécessités économiques que toute la réputation des arts martiaux se serait bâtie. En effet, les spécialistes de l’analyse de l’industrie japonaise s’étaient aperçus que l’atout des Japonais résidait dans leur approche séculaire, traditionnelle, de la productivité industrielle. Ils ont décelé et montré comment le modèle martial de la tradition féodale se prolongeait dans le monde des affaires. Le lien entre les deux se situait dans les rapports hiérarchiques du groupe, dans les relations particulières entre les employeurs et les employés. Nous retrouvions en substance le système vertical d’un clan sous la conduite d’un chef patriarcal, où tout se réalisait par rapport à la notion de clan. Cette continuité s’expliquait aussi par l’importance accordée par les Japonais à la tradition militaire au sein de leur culture. Elle en réglait la destinée, l’éthique, les lois.

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Il est exact que toute l’histoire du Japon peut être entrevue uniquement comme une période d’ascension et de déclin du pouvoir militaire. C’est en ce sens d’ailleurs que Y. Mishima montra que les Arts Martiaux pratiqués jouèrent un rôle symbolique et culturel important dans la société nipponne, que les traditions même du Japon n’avaient jamais dissocié la voie conjuguée de l’homme d’étude et de l’homme de guerre, doctrine prônée sous les Tokugawa afin d’inciter les samouraïs à s’adonner avec autant d’intensité à un certain nombre d’arts intellectuels comme aux Arts Martiaux .Un des grands paradoxes pour les Occidentaux fut de constater alors que ce qui leur semblait être a priori incompatible était, en fait, la principale caractéristique de la culture japonaise, de lier de façon inextricable philosophie, religion et art, tous fondés et regroupés autour du concept de voie, do.


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Pour en savoir davantage sur la façon dont nous avons dénaturé les arts martiaux, comment nous nous y sommes pris et pourquoi : Les Arts Martiaux aujourd’hui : état des lieux, édition l’Harmattan, 2002




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