En même temps que l’automne arrive, un nouveau type de tribune aussi : parler des Arts Martiaux sous une autre forme. Pendant longtemps, nous avons centré nos réflexions principalement sur leur seul aspect historique, n’ayant pas encore assez d’éléments pour le faire sur celui de leur aspect sociologique, anthropologique, voire philosophique. Les Arts Martiaux en cinquante ans ont évolué au rythme de notre société, de nos modes de vie, mais nous, par rapport à eux, pas assez vite dans notre façon de les concevoir.
Nous pouvons largement déplorer que la
plupart des revues d’Arts Martiaux, qui constituent le mode le plus rapide de diffusion des renseignements sur ces techniques de combat, continuent de privilégier abondamment les questions relatives à leur efficacité technique, les réduisant ainsi le plus souvent à de simples pratiques d’attaque et de contre-attaque. Nous déplorons aussi qu’elles fassent fi de la demande des pratiquants, sans cesse croissante depuis les années 9O, sur leur contexte culturel, religieux, philosophique. Pourtant, les questions afférant à leurs problèmes identitaires, que sont-ils exactement, comment nous les avons dénaturés,
vers quoi tendons-nous maintenant, sont liées aussi aux précédentes. Les Arts Martiaux constituent un tout, et nous devons les appréhender dans l’état d’esprit de leur totalité sans privilégier un de leurs aspects plus qu’un autre.
La diversité des disciplines qui se sont penchées sur leur compréhension n’a fait que rendre le problème encore plus complexe. Il ne faut pas non plus négliger les considérations philosophiques, religieuses qui les encadrent, les envisageant tour à tour comme des technologies du soi, des techniques de méditation, des pratiques de bien-être, etc.
La question de leur rapport à l’Occident est double. Doit-on les envisager comme des Arts de survie ou comme un simple produit culturel importé ? Dans les deux cas, comment et par quoi peut-on relier l’un à l’autre ? Nous avons considéré que l’ensemble avait subi un processus d’acculturation et d’intégration en Occident, qui l’a transformé diachroniquement et synchroniquement. Seulement,ces techniques de combat dans leur histoire n’ont jamais cessé d’être modifiées, réajustées en fonction des besoins des lieux et des époques. Ainsi, après l’ère Meiji, pour être mieux adaptées aux besoins de la police japonaise, les techniques d’immobilisation furent connues différemment, le matériel allégé, etc.
L’histoire des Arts Martiaux pourrait se résumer à un perpétuel remaniement des pratiques, des armes, des stratégies, parce qu’il ne peut pas y avoir de techniques, de connaissances, sans progrès. En dehors de cela, il y a la façon dont nous les envisageons qui fait que nous leur donnons un sens plutôt qu’un autre. La frontière est mince entre ce que nous appelons sport de combat, techniques de défense, Arts Martiaux. Nous nous appuyons tour à tour sur des normes culturelles que nous ne cernons pas toujours avec pertinence et nous pouvons laisser échapper sans le

savoir des données qui pourraient s’avérer essentielles. Quelles différences faire entre l’art de la canne à la française et celle du
Jo ? Comment se voir marcher dans la rue quand on est au balcon ? De toutes façons, même si les conditions de leur retransmission ont été faussées, les cultures font des sélections quasi-darwiniennes de ce qui les intéresse. Nous n’avons pas davantage pu reproduire le contexte nécessaire à leur enseignement. Nous avons imposé consciemment et inconsciemment nos rites, nos rythmes, notre imaginaire, nous éloignant chaque fois davantage des véritables réalités du
bujutsu.
Nous avons de plus en plus institutionnalisé tout un rituel hybride, complexifiant et esthétisant de plus en plus les techniques de combat, les situant à mi-chemin de notre société en mal de recherche de nouvelles valeurs et de celle d’une Asie désireuse d’effacer toute trace de martialité. La mise en place de tous ces symboles a contribué aussi à créer une dichotomie entre
bujutsu et
budô dans notre esprit, qui a refusé d’y voir une filiation directe. D’où le malaise grandissant pour certains pratiquants qui voient l’entrée des Arts Martiaux dans le monde du sport comme le résultat d’une nouvelle rupture.
Que l’on se souvienne de l’histoire du
sumo, tour à tour envisagé comme jeu, comme spectacle, comme art de guerre. Il y a eu là une évolution, une continuité. La déstabilisation réside surtout dans les exigences différentes demandées entre pratique traditionnelle et compétition. De là découlent aussi les questions sur le problème de l’efficacité des techniques, des disciplines elles-mêmes. L’efficacité s’avère liée à la qualité et à la quantité d’entraînement que s’impose le pratiquant et à sa faculté à anticiper n’importe quels types de situation dans lesquels il peut se retrouver. Et que sais-je encore comme disait Montaigne....
Note : Il serait bien que vous puissiez m’aider régulièrement à alimenter cette chronique par vos remarques, vos points de vue, vos connaissances de certains aspects des Arts Martiaux ou tout simplement par ce qu’ils vous suggèrent en tant que pratiquants. Alors laissez de côté quelques minutes le tatami et à vos claviers !