Strabon, dans sa Géographie, se réfère à Mégasthène et aux autres historiens pour parler des Énotocètes, hommes aux grandes oreilles, des Astomes, peuples sans bouche, des Macrobèles, hommes aux jambes d’araignée. La croyance en l’existence d’êtres fabuleux, à tête de chien, est attestée en Asie, en Chine, à Java, en Égypte. Les Chinois, dit-on, auraient dessiné une carte géographique et ethnologique des peuples fabuleux.
...Quelques points similaires entre la philosophie grecque et la philosophie indienne
« Les Yavanas possèdent toute science », dit le Mahabhârata. Bien des points du savoir grec et du savoir hindou sont communs. Ainsi, l’Âyurveda, la connaissance de la longue vie, s’appuie sur l’hypothèse des humeurs comme la théorie d’Hippocrate s’appuie sur les éléments naturels et les quatre types d’humeurs correspondant à quatre types humains : le sang, la lymphe, l’influx nerveux, la bile. Trois des types d’humeurs de l’Âyurveda sont identiques : la bile, le phlegme et le sang, tous trois principes dynamiques (Doshas). La maladie est la conséquence de l’insuffisance ou de l’excès de ces Doshas. La théorie des tempéraments d’Hippocrate (IIe siècle après J.-C.) sera reprise par Gallien, médecin grec (218-268), et, au XVIIIe siècle, Lavater (1741-1801) la défendra encore.
De même, l’explication de l’univers selon une conception atomiste appartient autant à Épicure qu’à Kanada, « le mangeur d’atomes ». La doctrine de laVaiceshika développe effectivement la théorie selon laquelle tout être est formé d’atomes.

La philosophie du Sânkhya ramène à un principe unique les diverses substances du monde et rappelle en certains points les vues de Zénon, de Pythagore et même d’Aristote. Le Vedânta dépasse les Éléates dans un panthéisme idéaliste qui ramène les modifications de la nature à celles illusoires d’une substance infinie et absolue. Les Veda emboîtent de la même façon le pas à Hésiode, aux gnostiques, pour rattacher la création à la naissance de l’amour dans le chaos. Le Gorgia de Platon a trouvé, dans la subdivision bouddhique de l’idéal humain en dharma, artha et karma, l’équivalent de la formule socratique où l’on assigne pour but à l’homme l’honnêteté, l’utile et l’agréable.
Enfin, un autre point commun mérite d’être souligné : le désir de traduire les règles universelles de la logique et de la morale dans l’esprit humain. De même a-t-on cherché à faire de Pythagore un adepte des philosophies indiennes. Le sage de Samos a beaucoup voyagé ; la légende lui attribue d’avoir visité l’Inde vers l’époque où y prêchait Bouddha. Ensuite, il aurait regroupé ses disciples dans une confrérie où il leur aurait enseigné l’abstinence de toute nourriture carnée et la transmigration des âmes, la palingénésie.
La croyance dans les renaissances n’est nullement confinée à l’eschatologie bouddhique. Elle semble avoir surgi spontanément chez de nombreux peuples où elle a fourni le moyen de concilier l’idée d’une justice suprême avec le spectacle des misères et des inquiétudes terrestres. « Nous avons existé, proclame Zarathoustra, un nombre infini de fois et toutes choses avec nous. »
Cette théorie de la métempsycose apparaît dans le Phédon de Platon, mais il s’agit plutôt d’une réminiscence, « et la conséquence de tout ceci est que l’âme existe avant notre naissance, comme les essences dont tu parlais. »
Seules les âmes restées pures et détachées des choses matérielles regagnent les sphères de l’invisible et du divin. Les autres, les âmes polluées par leurs désirs et leurs passions, sont retenues dans le monde visible. Elles finissent par retomber dans la prison d’un corps. De toutes façons, comme le faisait remarquer R. Otto au sujet des anciens mystiques, « ils ne sont pas tellement différents de nous, que nous ne puissions, en entrant dans leurs sentiments, rejoindre dans une certaine mesure ce qu’ils ont éprouvé. »
L’historique de la rencontre
La tradition fait de Skylax, un Grec, le premier à avoir relaté, en 517 av. J.-C., son exploration, commanditée par Darius, le long de l’Indus. Les historiens qui accompagnèrent Alexandre pendant son expédition sont assez nombreux à avoir laissé des témoignages de leurs contacts avec l’Asie.
Les relations que leurs successeurs romains établiront jusqu’en Inde ne seront aussi qu’essentiellement commerciales. Mais il serait faux d’écrire qu’il n’y a pas eu d’échanges culturels et intellectuels, l’influence de l’école d’Alexandrie semble assez évidente.
Au Ier siècle av. J.-C., Rome forme un empire dont l’importance s’est établie grâce aux relations commerciales qu’elle a su développer. La mer reste à cette époque le grand moyen de transport, et le commerce intérieur s’étend jusqu’en Inde. Ce mouvement commercial s’accompagne bien évidemment d’échanges culturels et intellectuels. Un commerce intense, en effet, s’établit entre le Moyen-Orient romanisé et l’Inde, surtout avec le pays tamoul où d’importants ports marchands sont localisés : « seulement la Rome luxueuse et raffinée voulait des produits exotiques devenus rares même en Inde, et par cela depuis longtemps recherchés plus à l’est par les navigateurs indiens : l’or en premier lieu, de plus en plus
demandé, et aussi les gemmes dont les gisements s’épuisaient dans le continent indien ; puis le bois d’aigle et la cannelle, le poivre, la girofle, la cardamome, les cornes de rhinocéros et l’ivoire d’éléphant… »
Des lettres écrites en langue sogdienne nous renseignent sur les rapports interculturels aux confins de la Chine. Elles semblent avoir été écrites à la fin du régime des Han, et sont à ce titre considérées comme les plus anciens documents sur papier au monde, et montrent que les Sogdiens utilisèrent le papier avant les Chinois, aussi bien pour leur correspondance que pour leur gestion commerciale. Les Sogdiens vivent en Asie centrale, connaissent parfaitement la culture chinoise dans laquelle ils sont intégrés depuis plusieurs années, mais voyagent aussi beaucoup. Ils font le commerce des textiles, des bijoux, des parfums, des épices, et, comme semblent le montrer certaines lettres, leurs rapports avec l’Inde sont étroits. La soie reste l’objet le plus recherché à Rome.
L’Inde fut connue assez rapidement de la Grèce et de Rome, l’influence de l’école d’Alexandrie semble évidente. La Chine et l’Extrême-Orient, en revanche, furent connues beaucoup plus tard de l’Occident. En fait, le premier contact se fait d’abord avec les Huns. Gengis Khan (1160-1227) et les Mongols s’arrêtent aux portes de Vienne en 1241. L’Asie, pendant tous ces siècles, donnera l’image d’une agressivité violente.
Pendant l’Antiquité, l’Occident et l’Orient puisent dans l’hellénisme ce qui est nécessaire à l’évolution de leur civilisation. J. Filiozat a prouvé qu’un résumé grec des Oupanishads avait circulé entre Alexandrie et la capitale de l’empire. Il s’appuie sur le témoignage de saint Hippolyte de Rome et montre que l’inspiration de Plotin se serait fondée à partir de ce même résumé combiné au corpus platonicien.
L’offensive de l’Islam apparaîtra pourtant en Occident encore plus redoutable, parce que mieux organisée. Constantinople fut le lien entre Orient et Occident pendant mille ans. Dès le XIIIe siècle, la menace permanente devient pour la chrétienté les populations venues du Tartare. Des missionnaires, des voyageurs sont envoyés en reconnaissance. Marco Polo (1254-1324) présente à l’occasion d’un second voyage les différentes communautés bouddhiques, relatant certaines de leurs coutumes.
Les grandes découvertes de l’Asie
Le constat du niveau de connaissances atteint par l’Asie allait contribuer à alimenter l’idée que ces peuples si différents dans leur façon de vivre avaient atteint un degré inégal de savoir. En effet, les Indiens avaient découvert la trigonométrie et exploité l’astronomie de façon bien différente de celle des Grecs, puisque la lune leur servit de repère et non le soleil. Nous leur devons aussi le zéro, la Sunya, concept du vide.
La Chine su tirer profit aussi de ses observations et les consigner dans des livres tels le Yi King, le « livre des mutations », ou le Tao te King. Le premier est daté du IXe siècle environ, le second du IIIe siècle. L’écriture y semble fort ancienne, puisque des inscriptions gravées sur écailles de tortue suggèrent le XIe siècle av. J.-C. En fait, elle évoluera jusqu’au IIIe siècle après J.-C. Une des caractéristiques que l’Occident retiendra de l’Asie est sa connaissance du corps humain.

Lévi-Strauss lui-même soulignera cette différence entre l’Occident qui a eu longtemps le mépris du corps et l’Orient qui en a fait quasiment un culte. La médecine, l’acupuncture, la thérapeutique sont ainsi attestées dès le Ve siècle en Chine.
Dès le début du XIIe siècle, les inscriptions gravées suggèrent un début d’écriture. Avant le premier siècle, les mathématiques furent consignées dans les premiers traités. Il semble que l’algèbre ait connu un rapide développement. La médecine, la thérapeutique avec l’acupuncture attestent, dès le Ve siècle, d’un haut niveau intellectuel. Nous pouvons citer entre autres l’invention du papier, de l’imprimerie, de la porcelaine, bien des siècles avant que l’Occident découvre ces inventions.
Dès le XVIe siècle, il y a inversement de la production : l’Orient cesse de découvrir et l’Occident, au contraire, prend le relais. À la fin du Moyen-Âge, en Occident, l’ère prométhéenne prend la place de l’ère gothique. La Renaissance et la réforme auront pour conséquence une réelle divergence dans l’orientation de la pensée entre Orient et Occident.
À la pensée mystique dont les débuts prennent forme avec Jean Scot Érigène, en passant par maître Eckart et Nicolas de Cues, succède une pensée empiro-rationnaliste qui aboutit au cartésianisme en passant par Ockham et Francis Bacon. Profonde fissure dans le monde de la philosophie occidentale, l’indianiste G. Tucci constate que « jamais l’intellect n’a prédominé en Inde au point de se surajouter aux facultés de l’âme et de s’en détacher provoquant ainsi entre lui et la psyché cette dangereuse scission, maladie dont souffre l’Occident. »
Le progrès s’impose alors en tant qu’ultime finalité, parce que la conquête matérielle était tout ce qui importait.
Suite dans la tribune no 4 : la vision de la littérature occidentale
Les deux ouvrages pour approfondir le sujet :


