Certains ne voient pas pourquoi nous insistons tant sur l’imaginaire tissé entre l’Occident et l’Orient : précisons pour ceux qui pensent que la pratique répétitive d’oï-tzuki ou de kime no kata, de mae, selon les disciplines, suffisent pour autant à cerner le sens d’une technique martiale et, encore plus, suffisent à bien la réaliser.
En Occident comme partout ailleurs, on ne fait bien que ce que l’on comprend. Alors pouvez-vous me dire comment saisir ce qu’est l’efficacité martiale, selon un Occidental ou un Extrême-Oriental, pourquoi, dans tout kata comme dans le théâtre kabuki, se révèlent les mêmes techniques d’apprentissage où la fin ne se distingue jamais du commencement ?
Qu’est-ce qui caractérise le mieux le corps japonais par rapport au corps occidental, notion essentielle qui permet de comprendre de quelle façon nous avons dénaturé les Arts Martiaux en Occident ? Et encore quelques dernières questions parmi des centaines d’autres : l’importance que nous accordons au ma, n’est-ce pas encore une fois la conséquence de notre esprit cartésien qui nous l’a fait sélectionner plus que d’autres nuances ?
Pourquoi un dojo est-il toujours orienté vers le nord ? Y-a-t-il un rapport entre les données des sciences cognitives et ce que Musashi nous enseignait sur la perception ? Est-ce le Zen, vraiment, qui a le plus influencé les Arts Martiaux ? Quelle est la part de lieux communs que nous véhiculons sur le Zen, le Budo, le Bushido, la notion de vacuité sans avoir pensé à les remettre en question ? Le but de ces tribunes est donc de réajuster la barre.
Si quelqu’un peut répondre à ces questions préliminaires, sans faute, je lui offre une bouteille de sake, parole de ronin !
Rappel de la problématique suggérée : quelle part d’imaginaire avons-nous mis dans les Arts Martiaux ? Pour y répondre, nous avons choisi d’abord de rappeler l’importance de l’imaginaire entre Occident et Orient.
L’Europe, une fois rapprochée de ces contrées rêvées, ne peut plus offrir les mêmes saveurs que celles qui tirent devant elles « les rideaux de son grand opéra et allume les chandelles d’un théâtre plein de philosophies et de marionnettes, de religions éternelles et des dieux à têtes d’animaux ». La vision de cet ailleurs repose donc sur des récits de toutes sortes et puise volontiers dans l’attirail des clichés habituels ou dans des récits plus sérieux, poésies ou romans, qui posent des interrogations anxieuses face à ses antiques civilisations.
À la fin du XVIIIe siècle, la réflexion européenne fixée sur un unique centre culturel et religieux conscrit surtout à la Méditerranée s’élargit considérablement. Il s’est révélé à travers les visions romantiques que « la liaison entre Orient et romantisme est moins locale et temporelle qu’essentielle ». Wagner ne projeta-t-il pas d’écrire un opéra sur la vie de Bouddha d’après les fragments du Lalitavistara ?
C’est la découverte des langues asiatiques, du sanscrit, en 1785, du pahlavi, en 1793, du zen, en 1832, qui attire à nouveau la curiosité de l’Occident. Au milieu du XIXe siècle, on ne connaît l’Inde que par ses textes brahmaniques et non par son histoire. L’aspect rationnel de son évolution échappe complètement. Son avantage est d’avoir su cristalliser le besoin germanique d’Orient, et le romantisme allemand en sera fortement imprégné, de même que sa philosophie.
Il revient à F. Schlegel d’avoir imaginé l’Inde comme site unique de la révélation originelle, d’avoir substitué le sanscrit à l’hébreu, d’en avoir fait le berceau de toute civilisation. Si un dialogue doit se dérouler entre l’Occident et l’Orient, cette tâche appartient plus exactement à la philosophie de l’être, précisément parce qu’elle n’est ni de soi, ni orientale, ni occidentale, mais parce qu’elle peut et qu’elle doit revêtir une expression aussi bien d’Orient que d’Occident.
En fait, la différence, l’opposition dans lesquelles ont été maintenues les formes de pensées philosophiques et religieuses de l’Occident et de l’Orient dépend le plus souvent de la position adoptée par l’historien, le philosophe, le théologien. La première conséquence en fut que l’Occident se résuma à n’être trop souvent qu’« un entre deux crucifié par l’histoire », l’Est entrevu comme « le support d’une infinité passée » et l’Ouest comme « celle d’une infinité à venir ».
En fait, la différence, l’opposition, dans lesquelles ont été maintenues les formes de pensées philosophiques et religieuses de l’Occident et de l’Orient dépend le plus souvent de la position adoptée par l’historien, le philosophe, le théologien. La première conséquence en fut que l’Occident se résuma à n’être trop souvent qu’ « un entre-deux crucifié par l’histoire », l’Est entrevu comme « le support d’une infinité passée » et l’Ouest comme « celle d’une infinité à venir ».

Les écrivains du XIXe et du XXe siècle
La vision de la littérature occidentale
Quelques caractéristiques mises en évidence par la littérature méritent d’être isolées pour mieux saisir ce sur quoi repose la fascination de l’Europe pour l’Asie :
- La vision du monde y est plus cosmique que métaphysique.
- Les divinités sont beaucoup plus éloignées de l’homme que dans nos religions révélées.
- La hiérarchie religieuse, le sens du péché, la morale religieuse sont le propre de l’Occident.
- L’Extrême-Orient est beaucoup plus proche de toutes les formes de vie et l’homme n’y est pas conçu comme le sommet de la Création.
- La mort apporte le sens de la vie.
- La notion d’éternité se définit d’une autre façon qu’en Europe.
- En Asie, la vérité ne peut se définir, il faut la réaliser, alors qu’en Occident par la logique, par la réflexion, nous aboutissons à la métaphysique.
Le romantisme allemand en sera imprégné fortement à travers les écrits des humanistes de Weimar et de Iena, J. Herder (1744-1803), F. von Schelling (1775-1854), F. von Hardenberg dit Novalis (1772-1801) et J.-P. Richter (1763-1825). En France, il y aura également de nombreux émules, mais c’est surtout la génération suivante qui délaissera l’Orient au profit de l’Extrême-Orient. Jules Vernes conçoit une vision quelque peu étrange de l’Inde, alors que Pierre Loti, dès 1887, par son livre Madame Chrysanthème, fait découvrir le Japon sous son véritable aspect.
Victor Segalen de retour de son voyage en Chine, en 1914, désire donner une vision beaucoup moins chimérique de ces contrées dans Voyage au pays du réel. Il s’éloigne des visions esthético-mystiques aux relents colonialistes, soutenues par l’adhésion fébrile à l’opium. Claudel, avec sa Connaissance de l’Est, a une approche encore plus fine de ce qu’est l’Orient.
Un autre type de roman apparaît où le grand public découvre les aspirations même du peuple asiatique dans Siddharta de l’écrivain H. Hesse, publié en 1922. Ce dernier évoque l’idéal d’une étroite fusion entre l’Europe et l’Asie.
Les images de l’Extrême-Orient révélées dans chacune des œuvres de ces auteurs sont sur l’imagination du grand public d’autant plus fortes qu’elles prennent appui sur la vision d’une Europe fortement dévalorisée. La tragédie due au premier conflit mondial a fortement ébranlé tout aspect optimiste de la vie et « le déclin de l’Occident » apparaît comme l’ultime possibilité.

Si les dernières décennies de la deuxième moitié du XIXe siècle s’expriment par une grande diversité des genres littéraires, œuvres poétiques, récits de voyage, en revanche, le XXe siècle connaît l’affirmation de nouvelles variantes avec les romans exotiques, coloniaux ou maritimes. Le reportage apporte aussi dans les années 20 et 30, sous l’impulsion d’Albert Londres avec son livre Marseille porte du Sud, un nouveau souffle.
Les écrivains nous donneront de l’Asie une vision quelque peu idéalisée. Pierre Loti, dès 1887, au contraire, par son livre Madame Chrysantème, donnera une idée assez exacte de ce qu’est le Japon.
Claudel, Malraux et les autres...
P. Claudel et l’expérience qu’il fait au Japon, vers 1928, appellent à la connaissance d’un nouvel humanisme qui passe par une compréhension de ce pays. La découverte d’un autre type de théâtre, le No, met en évidence l’importance du gestuel dans ce type de société, où « le geste naît de la respiration et de l’épaule... cette explication de la pensée jusqu’à la plus fine extrémité du digital ».
Artaud et le théatre balinais
Cet auteur a révélé plus qu’une forme d’art, il a révélé l’âme d’un peuple, tranchant ainsi avec l’Asie fabuleuse vantée et louée par ses prédécesseurs.
L’Extrême-Orient offre ainsi à des hommes avides de connaissance des sujets d’exploitation infinis qui fournissent à Malraux le sujet de ses trois grands romans : Les conquérants, La voie royale et La condition humaine.
Malraux, dans ses Antimémoires, se demande comment le peuple qui a inventé le Bushido ne signifie rien pour celui qui a inventé la chevalerie. L’image qu’il nous laisse à travers son œuvre est celle d’une éternité conçue différemment de celle de l’Occident. Il oppose aussi deux mondes où la hiérarchie religieuse et morale, où les valeurs accordées à l’être humain divergent complètement.
Mais c’est surtout en étudiant l’art du Japon que Malraux a pu ouvrir cette civilisation à l’Occident. Les jardins japonais manifestent des valeurs inconnues à nos contrées. « Nulle fleur, nul pas, où est l’homme ? Dans le transport des rochers, dans la trace du râteau, dans le travail de l’écriture », s’interroge R. Barthes.
Cet art qui tourne le dos à toute forme de matérialité, à la contingence des apparences, cette fraternité avec d’autres règnes que l’humain, avec le minéral comme le végétal, met en relief que l’occident s’impose de plus en plus en tant que refus radical des choses et de la nature, et que cette défense contre l’incessante sollicitation du monde est la marque même du genre européen.
De là, découle la tentative mystique de la fin du XIXe et du XXe siècle.
Prochaine tribune le 30 février
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