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Pourquoi perdre son temps à aller voir un film de T. Kitano ? Certains glisseront probablement dans le sommeil et l’ennui bercés par la musique et les paroles des acteurs, jugeant le spectacle ennuyeux et sans intérêt, voire trop psychologique… Kitano est pourtant de ceux qui tentent avec bonheur de se distinguer du style (Réduire le scénario à un simple prétexte pour enchaîner les scènes d’actions et les trucages permettant d’utiliser une technologie délirante et de gaspiller des millions de dollars…) et des poncifs du cinéma américain. Aussi amateurs de B. Willis, A. Schwartzenegger ou W. Disney (Souvent ce sont les mêmes !) : Passez votre chemin ! Sinon votre jugement sera sans appel : le cinéma de Kitano est aussi ennuyeux que le dernier Kubrick Eyes Wide Shut, alors que pourtant il y a dans les deux cas du grand cinéma. Mais laissons de côté Kubrick et attachons-nous à Kitano tant il est lui-même attachant dans ses films et peut-être même dans sa vie, mais je ne le connais pas personnellement, dommage… Je n’ai vu de lui que deux films : l’extraordinaire Violent Cop (1989), et le magnifique Sonatine (1993), c’est peut-être un peu court pour porter un jugement. Cependant même au bout de deux films seulement j’ai été accroché, alors qu’il m'a suffit d’un seul Tarantino pour déprécier, après en avoir vu d’autres néanmoins. Cela m’a suffit pour me rendre compte d’un style original et novateur, chaque film installant un climat qui n’appartient qu’à Kitano. Il joue en effet sur les silences, les situations décalées, l’humour noir, l’ironie, les petits riens qui sont le fond même de l’existence de ses héros. Mais c’est encore un peu court pour spécifier le style et l’originalité de Kitano. Dans ces deux films il nous brosse le portrait désenchanté de la société japonaise passée à la moulinette des pseudo-valeurs du monde moderne. Le héros me semble chaque fois proche du Samouraï interprété par Alain Delon dans le film de Melville : seul contre le monde entier. De fait, quoi qu’il fasse le spectateur est avec lui, du côté des faibles. Il me semble qu’on y retrouve ainsi une constante classique de certains films asiatiques : l’opposition tragique entre le héros, gardien des valeurs traditionnelles, et le monde moderne qui n’a plus de valeurs. Les deux histoires semblent finalement relativement simples : Dans Violent Cop il s’agit de l’histoire tragique d’un policier désabusé, inadapté aux nouvelles normes de la société japonaise. Ce qui démystifie l’idée d’un Japon conservant intact ses valeurs et sa civilisation. Tout cela semble se réduire au folklore pour touristes. Dès les premières images du film une scène insoutenable de cruauté gratuite : des garnements passent à tabac un vieux clochard. Tiens ! Il y a du chômage au Japon ? Tiens ! Il y a des voyous ? D’emblée il y a rupture avec l’idée classique du japonais employé à vie, propre sur lui, honorant les anciens et défendant de nobles valeurs. Reste un film où à la violence du monde l’antihéros, qu’incarne Kitano, répond par la violence qui va crescendo tout le long du film. Les gangsters eux-mêmes sont finalement terrorisés par l’implacable courage du policier. L’originalité du style de Kitano réside aussi dans le traitement du scénario avec des ruptures de tons fulgurantes dans un mélange d’humour noir et d’action. La violence jaillit aux moments où l’on ne s’y attend pas. Dans Sonatine, il s’agit d’une histoire de Yakuzas, les mafieux japonais. Scénario classique : une guerre des gangs qui tourne au massacre, avec en arrière fond une course au pognon au détriment de l’honneur et du respect de la parole donnée. (Schéma classique qui me fait penser aussi aux films de John Woo, notamment au magnifique «Une balle dans la tête») Mais cette fois Kitano, tout en conservant le même rythme lent, renforce les ruptures de tons et les contrastes. Par rapport à Violent Cop, le film me paraît encore plus réussi, plus aboutit. Il me semble s’attacher plus encore à l’esthétique des images, à l’insignifiance, au temps qui passe pour rien. Les paysages, les lieux et les personnages sont parfois d’une grande beauté plastique. Par rapport à Violent Cop, il insiste d’avantage sur l’innocence de ses héros capables d’une violence extrême et de la plus touchante naïveté. Au milieu de cette guerre des gangs à Okinawa, la moitié du film se déroule comme une séquence dans un village du Club Méd avec une résidence, au bord d’une mer turquoise perdue au milieu d’un paysage sublime. Les Yakuzas ressemblent alors à des adolescents en vacances, qui jouent sur la plage, histoire de passer le temps. Cependant, de façon permanente, une sourde angoisse mine les héros de ses deux films. Ainsi, Murakawa, interprété par Kitano lui-même, ne déclare-t-il pas que son courage lui vient de l’idée que la mort serait une délivrance : lorsque l’on est mort, on n'a plus peur de l’être. Comme si sa propre vie n’avait été qu’une longue angoisse menant à la mort elle-même ? Il y a là comme une proximité entre Kitano et ses héros. Peut-être veut-il devenir lui-même un personnage ? La première fois que je l’ai vu c’était dans Furyo, où il jouait l’énigmatique sergent Hara. Dans la vie, il semble aussi mystérieux que les héros qu’il incarne : est-ce un homme hanté par le tragique de l’existence ? Ou un comique qui se moque du monde et de la vie ? Lui-même semble pourtant hanté par la mort dans sa vie personnelle : n’a-t-il pas déclaré qu’il était venu au monde parce que ses parents étaient trop pauvres pour payer l’avortement ? Qu’il avait tenté de se suicider ? Curieusement il me fait songer à Dazaï Osamu, un autre désespéré, qui déclare, dans La déchéance d’un homme (Édition Gallimard, Paris1962), «C’est pourquoi je suis devenu bouffon. C’était mon ultime demande d’affection que j’adressais aux hommes. Tout en les craignant au plus haut point, je crois que je n’étais pas résigné à tout supporter d’eux. Et puis, par mes bouffonneries, un fil me rattachait encore un peu à mes semblables. Extérieurement, le sourire ne me quittait jamais ; intérieurement, en revanche, c’était le désespoir. Pour ne pas révéler ce contraste, je devais garder, au prix de sueurs froides, un équilibre qui ne tenait qu’à un cheveu.» Difficile de trancher tant ses deux aspects contradictoires se mélangent en lui. C’est peut-être justement ce qui fait la grandeur de Kitano : sa capacité à assumer les contradictions de l’âme humaine pour transcender le tragique de l’existence en œuvre d’art. Reste que les deux films sonnent comme un avertissement : si l’humanité ne retrouve pas le sens des valeurs, le monde ne risque-t-il pas de sombrer dans le chaos ? Ou pire, que la vie humaine glisse dans l’insignifiance ? Voilà ce qui pour moi fait toute la valeur du cinéma de Kitano. Ce sentiment de malaise qui vous prend à la fin de ses films, comme si la vie elle-même était un mystère, un peu comme après la lecture d’une nouvelle de Borgès, règne alors un sentiment d’inachevé. Pourtant paradoxalement ce sont les œuvres qui en expliquent le moins qui en montrent le plus. Au fond, les arguments techniques, esthétiques, la critique du scénario, du jeu des acteurs ne rend pas justice au style énigmatique de Kitano. Reste pourtant une solution : allez voir ses films et jugez par vous-mêmes…
P. S. Pour ceux qui voudraient aller plus dans l’univers de T. Kitano, un site à mon avis incontournable et à vous dégoûter d’écrire sur Kitano : http://www.multimania.com/martinlang/ Laurent Letable
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